Valery Gergiev lance son intégrale Chostakovitch

Concert, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 7, 8-I-2013. (1906-1975) : Symphonie n°1 en fa majeur op.10 ; Symphonie n°2 en si op.14 « Octobre» ; Concerto pour piano et orchestre n°2 en fa majeur op.102 ; Symphonie n°15 en la majeur op.141. Symphonie n°3 en mi bémol majeur op.20 « Le Premier Mai » ; Concerto pour violoncelle et orchestre n°2 op.126 ; Symphonie n°13, « Babi Yar » pour basse, chœur d’hommes et orchestre Op.113. : piano ; , violoncelle ; , basse. Chœur du Theâtre Mariinsky, , direction : .

Reprenant le principe des concerts marathons qu’il mit en œuvre pour son intégrale Mahler des années 2010-2011, remet le couvert pour une intégrale des symphonies et concertos de Chostakovitch en deux saisons et huit concerts. Les deux premiers couvraient l’alpha et l’omega du corpus symphonique encadrant les seconds concertos, pour piano le premier soir, le lendemain pour violoncelle. La saison prochaine deux séries très denses de trois soirées consécutives seront proposées aux mélomanes pour compléter et clore ce très copieux cycle.

Qui d’autre aujourd’hui que Valery Gergiev peut s’engager sur un programme d’une telle densité, on ne sait, mais cela ne va pas sans quelques difficultés malgré tout, comme on put s’en rendre compte lors de ces deux premières soirées où le Mariinsky devait partager les heures de répétitions de l’après-midi avec l’orchestre de Paris. Ainsi Gergiev ne finit son ultime filage que vers 19h50, retardant quelque peu l’ouverture de la salle au public, et du même coup le début effectif du concert. Est-ce pour cela qu’on sentit et même constata visuellement une évidente fébrilité dans les rangs des musiciens du Mariinsky ? Car les premières notes de la Symphonie n°1 furent hésitantes, manquèrent de netteté et de décision. La suite, au moins jusqu’à l’entracte, ne dissipa pas cette fâcheuse sensation, qu’on retrouva d’ailleurs, même si moins marquée, le lendemain pour l’exécution de la Symphonie n°3. Reconnaissons quand même que le niveau de réalisation s’éleva clairement pour les Symphonies n°15 et n°13, et heureusement, car ces œuvres font partie des sommets du cycle symphonique.

Peut-être à son corps défendant, Valery Gergiev accusa dans son interprétation l’écart d’inspiration et d’achèvement qui séparent les meilleurs des moins bons opus symphoniques de Chostakovitch. Ainsi des symphonies Octobre et Le Premier Mai, d’inspiration fortement marquée par le soviétisme ambiant, et de fait bien moins personnelles et intéressantes que la Symphonie n°1 et à des années lumières des grandes réussites de Babi Yar ou de l’ultime Quinzième. Si le chef réussit à donner le change dans la première partie Largo de la Symphonie n°2, assez moderne de ton et de couleur, il ne sauva pas la très pompeuse dernière partie d’une lourdeur appuyée (sans parler de son impossible texte lénifiant) pas plus qu’il n’essaya vingt-quatre heures plus tard d’alléger la Symphonie n°3 célébrant Le Premier Mai qui devint, au fur et à mesure qu’elle avançait, de plus en plus épuisante, jusqu’à son final avec chœur, sommet de décibels dénués de respiration, accrochés à trois nuances dynamiques, f, ff et fff. On fut heureux que cela se terminât même si on doit reconnaître que le chœur du Mariinsky, placé derrière les percussions mais au même niveau, y fut irréprochable.

Toutefois on regretta un peu plus que la fébrilité remarquée plus haut atteignît de plein fouet la Symphonie n°1, dont le succès propulsa le compositeur sur la scène internationale. Sous ses allures presque classiques, cette œuvre d’un jeune homme d’à peine vingt ans est, bien plus que les deux symphonies suivantes, porteuse de l’empreinte typique que Chostakovitch donnera à ses plus belles œuvres. Certes on put s’en rendre compte dans la présente interprétation sans qu’on ait le sentiment qu’on en dépassait le simple niveau d’une lecture précautionneuse.

Au cœur de ces deux concerts figuraient deux concertos dont la réussite nous parut, comme l’ensemble de ces concerts, inconstante. Le meilleur fut le Concerto pour piano n°2 qui bénéficia d’une bonne entente entre soliste et chef qui tirèrent l’œuvre dans la même et bonne direction. Les deux surent mesurer leurs puissance, doser leurs effets pour rester dans le ton et ainsi préserver l’émotion de l’Andante autant que l’expressivité des deux Allegro. Bonne recette que oublia bien vite, emporté sans doute par sa générosité lorsqu’il broya le Prélude op.23 n°5 de Rachmaninov offert en bis dans une surpuissance de frappe spectaculaire mais hors de propos. Tout au contraire du violoncelliste qui joua l’austère et mystérieux Concerto pour violoncelle n°2 en douceur et en finesse, sans constamment nous captiver, ne réussissant pas toujours à trouver le ton ni l’accord parfait avec l’accompagnement orchestral.

Mais pour une fois c’est dans les œuvres les plus attendues que Valery Gergiev et son orchestre se montrèrent à leur meilleur. Tout d’abord avec une Symphonie n°15 jouée « à la russe » allant jusqu’à repeindre les citations de Rossini et Wagner de la même couleur que les citations de Chostakovitch lui-même, là où les chefs occidentaux ont tendance à faire sonner ces citations comme du Rossini ou du Wagner. Cet ancrage dans une tradition stylistique russe fut nettement perceptible tout au long de cette symphonie. Mais c’est bien le lendemain avec une plus captivante Treizième alias Babi Yar que cette première série de concerts atteignit son vrai sommet. La profondeur du chœur de basses du Mariinsky y prit toute sa part, autant que la très probe prestation de , mais c’est la conduite du discours imprimée par le chef qui nous sembla prépondérante tant il sut insuffler à chacun des cinq mouvements l’élan et l’émotion qui leur fallait, tout en conservant une exemplaire cohérence à l’ensemble. Pourvu que la suite reste à ce niveau d’excellence.

Crédits photographiques : Valery Gergiev © Fred Toulet/Salle Pleyel. Concert du 7-I-2013 Julien Mignot/Salle Pleyel

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