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Christian Dachez compositeur

Aller + loin, Compositeurs, Entretiens

Secret autant que déterminé, Christian Dachez mène depuis plus de trente ans son métier de compositeur qui l’occupe aujourd’hui à plein temps. A la marge des courants dominants de l’écriture contemporaine, il assume sa position d’indépendant tout en revendiquant l’influence de certains grands maîtres comme Messiaen et Ligeti qui ont nourri son propre langage.
Répondant à nos questions qui l’ont amené à préciser certaines de ses options compositionnelles, Christian Dachez nous découvre un pan de son univers de créateur.

 

ResMusica : Après avoir enseigné un certain nombre d’années au Conservatoire de Beauvais, vous vous consacrez aujourd’hui pleinement à la composition. Comment envisagez-vous votre nouvelle existence?
 : Le métier est très exigeant, réclamant sa part d’ascétisme et de solitude et je ne pense pas que la pédagogie soit vraiment compatible avec la création artistique. La composition est un vaste chantier qui nécessite d’écrire mais aussi d’écouter, de penser… elle réclame une totale indépendance et une liberté d’esprit et de temps qu’il est difficile de concilier avec des cours à donner.

RM : Comment s’organise votre journée de travail?
CD: C’est la nuit que me viennent souvent les idées, le « scénario » à transcrire en musique; alors, le matin, je fais des schémas pour en cerner la forme globale et commencer à écrire la partition; l’après-midi est consacrée à la relecture du travail qui rarement me satisfait; mais ce doute qui m’envahit si souvent, cette souffrance à ne pas pouvoir atteindre ce que l’on a rêvé devient un stimulant, pour reprendre plus ardemment la tâche le lendemain ou réactiver le processus dans l’oeuvre suivante.

RM : Seriez-vous un adepte du « work in progress »?
CD: Pas dans le sens où, comme chez Boulez, la même oeuvre est retravaillée ou agrandie. J’aime mettre un point final à mes oeuvres, même si je sais qu’elles ne sont pas vraiment abouties. Il y a passation de pouvoir et abnégation de ma part lorsque je donne la partition aux interprètes; il est rare que je fasse alors des retouches; mais je sais que le travail se poursuivra dans l’oeuvre suivante. Je peux ainsi, d’une oeuvre à l’autre, reprendre le même matériau pour l’amener plus loin. Mais si je devais revenir sur des oeuvres anciennes, je crois que je brûlerais tout!

RM : Vous dites n’appartenir à aucune école ni courant stylistique. Etes-vous autodidacte?
CD: Oui et non; j’ai commencé mes études musicales au Conservatoire de Lille et les ai poursuivies au Conservatoire de Versailles où j’ai abordé l’écriture et le contrepoint; mais j’ai tout arrêté pour me consacrer à un autre univers sonore, celui de la variété, des jingles publicitaires, de la musique de film, qui me permettaient de gagner ma vie. Je n’ai pas mis longtemps à m’apercevoir que j’aspirais à autre chose de plus travaillé et de plus profond. J’ai donc repris, à l’âge de 30 ans, le chemin du contrepoint fleuri et autres exercices rigoureux sous la houlette de Désiré Dondeyne, le chef d’orchestre et compositeur bien connu, qui m’a mis le pied à l’étrier. Il m’a encouragé à composer; cela dit, j’avais envie de me dégager du monde tonal dans lequel il continuait lui-même à écrire et j’ai donc cherché par moi-même la brèche qui me permettrait d’en sortir.

RM :Vous rencontrez alors Ligeti?
CD: Je ne l’ai malheureusement jamais abordé de son vivant mais la découverte livresque de son oeuvre, le Requiem, le Concerto de chambre et particulièrement le Quatuor à cordes n°2 qui fut une révélation; J’avais trouvé mon maître spirituel sans avoir vraiment eu de professeur de composition.

RM : Quelle leçon en avez-vous tirée?
CD: J’ai découvert à la lecture de ses partitions la possibilité de conduire un discours avec cette liberté et cette inventivité que déploie constamment Ligeti dans sa musique. J’y ai puisé également cette notion d’impureté dans le matériau, ce grain perturbateur que j’aime aussi introduire dans mon écriture comme outil d’expression. Je lui ai dédié L’arbre sur la lune, une pièce pour orchestre à cordes que j’ai écrite en 2011; curieusement, c’est, je crois, la seule pièce de moi que j’aime écouter et dont je suis véritablement satisfait.

RM :Venons-en donc à votre propre musique. Etes-vous tenté par les nouvelles technologies?
CD: J’ai abordé les techniques de studio lorsque je composais de la musique de film et de publicité; j’ai fait également un stage à l’UPIC initié par Xenakis; tout cela m’a ouvert un nouveau champ d’écoute mais je crois que ma préférence va à l’écriture instrumentale à laquelle je me tiens désormais. J’ai une prédilection pour les cordes, le violoncelle tout particulièrement pour lequel j’ai déjà écrit deux concertos. Récemment ma rencontre avec la jeune accordéoniste Fanny Vicens m’a incité à revenir à l’accordéon, un instrument dont j’ai joué dans mon enfance. J’aime m’entourer d’interprètes fidèles – Armand Angster, clarinettiste, Fanny Vicens dont je viens de parler – et à qui est dédié mon concerto pour accordéon Rouge et ocre qu’elle interprétera avec le Nouvel Orchestre de Chambre de Rouen en 2014 -, Charlotte Maclet et Jeanne Lefèvre, violonistes… – pour qui j’écris très fréquemment et qui m’accompagnent dans ma tâche journalière comme le font également les Editions musicales Artchipel qui m’éditent; mais j’ai dans mes tiroirs six quatuors à cordes qui attendent toujours leurs interprètes.

RM : Toutes vos oeuvres portent des titres très évocateurs voire porteurs d’un certain mystère: Paysage d’ombres, De cendres et d’encre, Ferraille d’herbes, Du sable à la mer… Est-ce là des références littéraires ou, pour paraphraser Dutilleux, la volonté de faire surgir « tout un monde lointain »?
CD: La littérature m’inspire et sert souvent de support à ma musique. J’aime introduire dans mon univers sonore une dimension surréelle, quelque chose qui nous échappe et que je tente de cristalliser dans mes titres.

RM :Avez-vous des projets d’opéras?
CD: La voix, plus encore que les cordes, reste une source sonore de prédilection; j’ai en effet un projet de scène autour du Roi des Aulnes de Michel Tournier avec quatuor à cordes et accordéon que j’espère voir aboutir bientôt.

RM :Un opéra de chambre donc?
CD: Conçu dans un esprit chambriste, certainement, comme l’est l’ensemble de ma musique; non pas que je tourne le dos à l’orchestre pour lequel j’aime beaucoup composer; mais à l’éclat et à la puissance, j’ai toujours préféré la veine intimiste plus en conformité avec moi-même et mon alchimie personnelle.

RM : Quels sont vos projets à plus court terme?
CD: Je viens de terminer un concerto pour violon et orchestre à cordes que l’on pourra entendre en 2014  par l’ensemble Camerata Alma viva que dirige Charlotte Maclet et un quatuor avec clarinette sib, Blessure d’ailes pour Armand Angster, qui sera créé dans quelques mois aux Rencontres d’Eté 2013 de Musique de chambre de Strasbourg par l’ensemble Accroche-note; c’est l’ensemble Nomos de Christophe Roy qui le reprendra . J’écris en ce moment un octuor de violoncelles qu’Emmanuelle Bertrand m’a commandé pour le Festival de Beauvais 2013; c’est l’ensemble de violoncelles de Christophe Roy qui l’interprétera. J’ai également un projet passionnant, sous le titre de « Héritage et création » pour le Théâtre de Lisieux autour des pièces de clavecin de Rameau qui alterneront avec mes propres pièces pour clavecin et accordéon jouées par Fanny Vicens et le claveciniste Julien Wolfs. Je dois également écrire pour David Guerrier une partition pour cor qui est en gestation.

RM : La musique est-elle une passion exclusive dans votre existence?
CD: Je dois reconnaître qu’elle occupe une grande part de mon temps. Ecrire est pour moi quelque chose d’obsessionnel qui accapare bien souvent mon esprit. Mais je me passionne aussi pour les langues, pour leur syntaxe, les mécanismes rigoureux qui les gouvernent.

RM : Un intérêt qui me semble flirter d’assez près avec vos préoccupations musicales!
CD: la musique est syntaxe, elle est aussi couleur; disons qu’elle est pour moi le lieu où convergent toutes mes aspirations.

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