Un intéressant couplage à Luxembourg avec Anna Caterina Antonacci

La Scène, Opéra

Luxembourg, Grand-Théâtre. 20-II-2013. (1876-1948) : Il segreto di Susanna, intermezzo en un acte sur un livret d’Enrico Golisciani ; (1899-1963) : La Voix humaine, tragédie lyrique en un acte sur un livret de Jean Cocteau. Mise en scène : Ludovic Lagarde. Scénographie : Antoine Vasseur. Costumes : Fanny Brouste. Lumières : Sébastien Michaud. Vidéo : Lidwine Prolonge. Avec : , Comtesse Susanna / Elle ; , Comte Gil ; Bruno Danjoux, Sante, serviteur. , direction musicale : .

Intéressant couplage que ce diptyque formé de La Voix humaine de Poulenc/Cocteau et du moins connu Secret de Suzanne d’. La mise en scène de Ludovic Lagarde conçoit les deux ouvrages comme deux étapes successives dans la vie d’un couple et surtout, devrions-nous dire, dans la vie d’une femme. À l’apparente légèreté et à l’insouciance presque comique du premier – autant de revendications libertaires caractéristiques d’une époque – succèdent la crise conjugale et le drame passionnel du second. Dans les deux cas, mensonges, subterfuges, faux-fuyants et scènes de jalousie ponctuent le rythme de l’action, frivole et futile pour le vaudeville de Wolf-Ferrari, sombre et tragique pour le drame échafaudé par Poulenc et Cocteau. Si le dialogue entre le comte et la comtesse est faussé car relayé par les silences de Sante, serviteur complice et muet mais au statut pour le moins ambigu, le monologue à plusieurs de La voix humaine – Elle, bien sûr, mais aussi Lui, Joseph, divers abonné(e)s ou opératrices, autant de personnages muets pour le spectateur… – prolonge plus que de raison ce qui n’est peut-être que le pain quotidien de toute vie de couple, une longue suite de malentendus et finalement une profonde solitude… La continuité thématique est assurée par un décor unique, aux couleurs vives et presque criardes pour la première partie, blanc et blafard pour la seconde, et surtout par la présence irradiante de l’extraordinaire , actrice consommée qui s’approprie les deux rôles de la soirée avec son abattage et son aisance habituels.

Situé dans les années 1970 pour la première partie, le décor ressurgit au début des années 2000 pour la deuxième. L’intérieur bourgeois et quelque peu étriqué du Segreto di Suzanna, espace confiné ouvert sur un éventail d’issues, de mini-couloirs et de passages – y compris un incongru chauffe-plat –, révèle pour La Voix humaine les autres pièces de l’appartement. La solitude d’Elle n’en ressort que plus cruellement dans cet espace dilaté soudain devenu glacial et hostile. Dans chacune des pièces des écrans de télévision, montrant des images inspirées d’une photo de Man Ray, proposent un contrepoint visuel à la conversation téléphonique puisque l’on y voit l’œil d’Antonacci s’animer et réagir aux interruptions et aux reprises du drame suite aux caprices du téléphone et de la communication. Le combiné téléphonique, autrefois le cordon reliant les deux amants, est montré comme une arme hideuse capable de défaire et de détruire des vies entières.

Les deux chanteurs réunis sur le plateau sont totalement investis scéniquement et vocalement dans cette remarquable réalisation. La révélation de la soirée sera sans doute le beau baryton du jeune , à la voix souple et généreuse et au physique avantageux. La belle Antonacci, comme à son accoutumée, brûle les planches dans ces deux rôles où elle peut faire valoir à leur juste mesure ses immenses talents de comédienne et de tragédienne. Curieusement, la chanteuse est moins à l’aise dans la partie italienne de la soirée, l’instrument parfois rebelle refusant de se plier aux lignes finalement belcantistes de ce vérisme tardif revisité. Réécoutez Scotto, si vous voulez savoir ce que chanter Wolf-Ferrari veut dire. En revanche la tessiture plutôt centrale d’Elle, ainsi que la ligne déclamatoire de Poulenc, conviennent idéalement à cette voix ample et large capable de sculpter dans son marbre des phrases d’une beauté ineffable. Et l’art de la diseuse, dans un français châtié à peine teinté d’une pointe d’accent transalpin, force le respect. Dans de telles conditions, le sur-titrage devient entièrement superflu.

À la tête de l’, le chef aura su trouver les couleurs nécessaires pour suggérer autant le piquant du Segreto que la détresse insoutenable de La Voix humaine. Une soirée que les spectateurs de l’Opéra-Comique auraient tort de bouder dans les semaines à venir.

Crédit photographique : Vittorio Prato, Anna Caterina Antonacci et Bruno Danjoux (photo 1) Céline et Anna Caterina Antonacci (photo 2) © Bohumil Kostohryz

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