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American Masterworks par Bo Holten, la meilleure clé d’entrée à Delius

À emporter, CD, Musique symphonique

American Masterworks. Frederick Delius (1862-1934): Koanga (extraits) ; Appalachia ; Sea Drift. Henriette Bonde-Hansen, soprano; Johan Reuter, Simon Duus, barytons. Orchestre symphonique d’Aarhus, direction : Bo Holten. 1 CD Danacord DACOCD 732. Enregistré à Aarhus en mai et juin 2012. Notice de Lionel Carley, scènes de Koanga et poème de Walt Whitman en anglais. Durée : 78:26

 

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Les admirateurs de se heurtent inlassablement à cette même question : comment faire sortir le compositeur de son relatif oubli, quelles œuvres mettre en avant pour qu’il s’impose à nouveau dans les salles de concert ? Son œuvre chante l’amour, la sensualité, la nature, et traite de thèmes graves et éternels comme le racisme (Koanga) et la perte de l’être aimé (Sea Drift), autant de sujets qui touchent profondément.

Une des explications à ce purgatoire est que sa discographie est abondante en quantité mais largement dominée par des enregistrements réalisés au Royaume-Uni qui souffrent d’un traitement pâle et quasiment puritain, peu propre à enthousiasmer les foules. La situation est particulièrement délicate pour les œuvres vocales et les opéras, où l’on ne trouve pas de combinaison convaincante de grandes voix et de grands chefs. Si les enregistrements de Thomas Beecham restent des références incontestées sur le plan orchestral, le style de ses chanteurs a fort vieilli et ne peut plus servir de référence.

C’est ici que la contribution du chef danois est particulièrement bienvenue. En dressant une thématique par pays avec cinq albums consacrés à la Norvège, le Danemark, l’Angleterre, la France et enfin l’Amérique, il met en relief le cosmopolitisme du compositeur (voir nos critiques des précédents volumes). Surtout, chef de chœur, chef d’orchestre et compositeur, il est celui qui a su le mieux faire travailler ensemble les voix solistes, les forces chorales et l’orchestre, pour leur donner le plus de chair, de présence, de sensibilité. Il est intéressant de noter que c’est un autre chef de chœur, David Hill, qui a fait montrer dernièrement des mêmes qualités avec A Mass of Life (Naxos). La maîtrise de l’art délien serait-elle essentiellement dans l’expression chorale ?

L’opéra Koanga avait été notre coup de cœur dans le coffret hommage publié par EMI (Delius 150th Anniversary Edition). Si l’interprétation de Charles Groves nous avait paru convaincante, celle de (limitée à une moitié d’acte) fait preuve de plus d’engagement et de chaleur, avec une rayonnante dans le rôle de Palmyra, L’orchestre se fait tour à tour chambriste et lyrique, et l’ensemble apporte la démonstration flagrante que le potentiel de cette musique est encore à exploiter… et que devrait enregistrer l’opéra en son intégralité.

Appalachia a bénéficié en 2011 d’une interprétation de référence par Andrew Davis avec le BBC Symphony Orchestra (Chandos). Si le plus modeste orchestre d’Aarhus n’a pas le brillant de la BBC, il se rattrape par un sens d’intimité et de sentiment supérieur. Le choix entre ces deux versions sera dès lors une affaire de goût personnel.

Enfin vient Sea Drift, le chef-d’œuvre de Delius et le couronnement logique de cette série d’enregistrements. La discographie de cette œuvre est nourrie et aligne les grands noms de la direction (Beecham, Mackerras) et de grandes voix (Thomas Hampson, Bryn Terfel), sans qu’aucune ne s’établisse comme référence absolue. Le ratage récent de la version de Stefan Sanderling (Naxos) montre à quel point elle reste d’une approche délicate. La vision de Bo Holten surprend par son tempo lent et le format wagnérien de (il a fortement impressionné en Wotan à Munich en 2012) paraît assez loin a priori du poème de Walt Whitman qui évoque un jeune garçon observant quotidiennement le nid d’un couple d’oiseaux au bord de la mer – un jour la femelle ne reviendra pas, au désespoir du mâle esseulé. Mais Bo Holten prête une attention – et à vrai dire un amour – qui lui permet de conduire l’œuvre d’une manière captivante. Si pour chacun des éléments pris individuellement on pourra trouver son bonheur dans les versions de Gordon Clinton / Beecham (EMI, la plus envoûtante), de Thomas Hampson/Mackerras (Decca, la plus proche de la tonalité du poème) et de Bryn Terfel/Hickox (Chandos, vocalement la plus saisissante), Bo Holten réussit la meilleure synthèse de tous les composantes du poème et de la musique, dans ses trois dimensions orchestrale, vocale et chorale. Pour cette raison, il s’impose en haut de la discographie de cette œuvre magique.

Par sa variété et la beauté de ses pages vocales, cet album s’impose comme la meilleure porte d’entrée à l’univers musical de .

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