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Edith Canat de Chizy, composer aujourd’hui

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Edith Canat de Chizy, membre de l’Académie des Beaux-Arts, professeur de composition au CRR de Paris depuis 2007, sera prochainement à l’affiche pour deux créations dans le cadre du Festival d’Ile-de-France (La Fureur d’aimer sur des textes d’Hadewijch d’Anvers, collège des Bernardins, le 20 septembre) et de l’année jubilaire de Notre-Dame de Paris. Rencontre avec une compositrice d’aujourd’hui.

 

edith_canat_de_chizy« Toute ma musique est inspirée par une expérience spirituelle que j’ai eue »

ResMusica : Comment vous est venue l’idée d’écrire sur les textes d’Hadewijch d’Anvers ? [note de la rédaction : Hadewijch d’Anvers est une poétesse mystique du XIIIe siècle]
 : C’est une proposition d’Olivier Delsalle [ndlr : directeur du Festival d’Ile-de-France]. Hadewijch d’Anvers a retracé dans ses écrits son itinéraire spirituel. Etant sensible à cette thématique, j’ai trouvé ce projet très intéressant.

RM : Votre création ne fera pas l’intégralité du concert mais sera mise en regard avec d’autres œuvres, dont une autre grande mystique médiévale, Hildegard von Bingen. Mais aussi Morales et Monteverdi. Pourquoi ce choix artistique ?
ECdC : Au départ Olivier Delsalle voulait une soirée complète autour d’Hadewijch d’Anvers. Je lui ai proposé comme interprètes l’ensemble Solistes XXI car j’ai travaillé avec eux à de nombreuses reprises et surtout Rachid Safir [ndlr : directeur musical des Solistes XXI] a une profonde connaissance du répertoire médiéval. De fil en aiguille l’évidence de mettre des œuvres en regard s’est imposée à nous. Le concert sera divisé en trois parties, qui correspondent aux trois périodes de la vie d’Hadewijch : la période « affective », basée sur la rencontre avec la manifestation divine, le « désert sauvage », période de purification et enfin l’union, « l’anéantissement en Dieu ». On retrouve ces périodes chez un peu tous les mystiques. Autour de cela nous avons développé le concert avec une œuvre à trois voix d’Hildegard von Bingen puis la première partie de La Fureur d’aimer, pour le même effectif augmentée d’une viole de gambe. Pour « La Purification » est choisie les Leçons de ténèbres de Morales à quatre voix d’hommes, une pièce pour viole de gambe et la deuxième partie de mon œuvre, pour le même effectif vocal et un baryton solo. Enfin le troisième volet commence par le Duo Seraphim de Monteverdi et la dernière partie de ma création, qui rassemblera tous les musiciens.

RM : On trouve dans presque toutes vos œuvres beaucoup d’inspiration mystique, dans les textes utilisés, les titres, les développements. Comment ceci vous guide dans votre acte créateur ?
ECdC : Il y a souvent une méconnaissance ou un amalgame entre musique liturgique, musique sacrée et musique d’inspiration spirituelle. La musique liturgique est pour l’office. Musique sacrée, je suis beaucoup plus réservée sur ce terme. Littéralement cela signifie une musique au-delà du Temple, donc qui nous échappe et qu’on ne peut appréhender. Pour le coup, j’ai une notion du sacré beaucoup plus vaste. Effectivement toute ma musique est inspirée par une expérience spirituelle que j’ai eue et dont je ne tiens pas à parler pour des raisons personnelles. Mais cette expérience infuse ma musique, qui n’est pas pour autant de la musique sacrée. Ma position est là et je suis un petit peu agacée quand on appose le label « musique sacrée » sur des choses qui ne nous appartiennent pas.

RM : D’où l’insistance sur le mot « mystique ».
ECdC : Justement ma musique est plus dans une inspiration mystique que de l’ordre de l’appartenance au sacré. C’est ce qui me rend libre.

RM : A propos de mysticisme, vous vous inscrivez dans la lignée d’un compositeur que vous avez particulièrement à cœur, Maurice Ohana…
ECdC : Il n’aimait pas du tout ce terme.

RM : Certes mais son œuvre ne serait-ce que la dernière, Avoaha, est un syncrétisme de divers rites.
ECdC : Qui dit mystique sous-entend la « Révélation ». Ohana était dans le rituel païen plus ou moins occulte. Quand il était en train d’écrire Avoaha je lui demandais la signification des textes qu’il utilisait, il m’a répondu qu’il n’avait pas le droit d’en parler. Il était dans des rapports de forces souterraines qui se transmettent de façon mystérieuses. Cela tient à ses origines andalouses et  juives séfarades et à son enfance au Maroc. Il n’aimait pas qu’on parle de mystique à son sujet.

RM : Vous avez beaucoup écrit de musique vocale, de plus en plus dernièrement. Qu’est-ce qui vous attire vers l’ensemble vocal ?
ECdC : J’aime beaucoup écrire pour les voix, comme pour les cordes, c’est du même ordre. La voix échappe au système tempéré, il y a tout un jeu de couleurs et de textures qu’on ne peut faire avec certains instruments. C’est un matériel très ductile pour un compositeur. Mais si j’ai écrit de plus en plus d’œuvres vocales dernièrement, c’est qu’on me passe de plus en plus souvent commande d’œuvres vocales. Ce qui me plait beaucoup. J’ai acquis ainsi une grande expérience de l’écriture a cappella.

RM : Cette écriture pour voix, des thèmes souvent dramatique dans le sens « action », à quand un opéra ?
ECdC : J’y pense, mais cela n’aboutit pas, la conjoncture n’est pas favorable en ce moment. Le projet est un peu en repos en ce moment, mais je compte reprendre les investigations.

RM : Vous enseignez la composition. Comment incitez-vous vos élèves compositeurs à se distinguer ?
ECdC : La première chose à enseigner est la liberté d’écrire ce qu’ils veulent écrire. Je ne suis pas dans une démarche d’imposer une esthétique. C’est ce que j’ai connu avec Ohana à une époque où il y avait encore des oukases esthétiques, où il fallait maîtriser un style et un système pour devenir compositeur. Pour moi il faut leur donner les moyens de voir où ils vont et d’aller plus loin. Il y a autant de solutions que de situations musicales.

RM : C’est un travail d’analyse en fait.
ECdC : Tout à fait. Et je fais inviter d’autres compositeurs dans ma classe, pour ouvrir à plusieurs points de vue.

RM : Vous êtes une des rares femmes élues à l’Institut, à l’Académie des Beaux-Arts, et surtout la seule femme compositeur. Cela a-t-il changé votre rapport à la création ?
ECdC : Non. Mais cela complète un chemin que j’avais commencé avec des études d’histoire de l’art. Je suis très heureuse de cette situation car cela me permet d’avoir des contacts avec d’autres créateurs, peintres, sculpteurs, architectes, … De fait je fais aussi partie du comité artistique de la Casa Velasquez, en prolongation de mon travail de professeur de composition.

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