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Phèdre au Théâtre de Liège

La Scène, Spectacles divers

Liège. Théâtre de Liège, Salle de l’Œil vert. 9-XI-2013. Marianne Pousseur (née en 1961), Phèdre, pièce de théâtre musical, sur un texte de Yannis Ritsos (1909-1990), extrait de La quatrième dimension, dans une traduction francophone de Gérard Pierrat adaptée par Marianne Pousseur. Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli, conception ; Marianne Pousseur, musique ; Guy Cassiers & Josse de Pauw, collaboration artistique ; Enrico Bagnoli, mise-en-scène et lumières ; Christine Piqueray, costumes ; Diederik De Cock, décor sonore. Avec : Marianne Pousseur, comédienne et voix.

Phèdre, photo 2, par Herman SorgeloosDans ce nouveau lieu qu’habite désormais le Théâtre de Liège (également rénovateur du site d’art contemporain wallon Le Grand Hornu, l’architecte Pierre Hebbelinck a réalisé un théâtre, à deux salles, d’une douceur et d’une beauté émouvantes), poursuit son compagnonnage avec le minéral poète grec Yannis Ritsos. Après Ismène en 2009, voici Phèdre, par la même équipe (Enrico Bagnoli, Guy Cassiers et Josse de Pauw), à une différence près : pour la part musicale, s’est substituée à Georges Aperghis. Dans ce texte de Ritsos, nulle progression dramaturgique. Durant une heure, cette Phèdre n’oublie pas qu’elle est épouse royale, fière et héroïque. Mais elle est également emprisonnée par son statut et par sa passion dévorante envers son beau-fils Hippolyte. Et, au spectateur, cette passion est d’autant plus saisissante que l’ambiguïté demeure (en fait : peu importe) quant à la consommation sexuelle de cet amour. Phèdre selon Ritsos est un personnage tout entier, qui sait le futur accomplissement de son parcours suicidaire et le pense avec une méthodique passion.

Pour dense qu’elle soit, la violence de Phèdre est un viscéral et mental théâtre de l’intérieur : tout est susurré. Grâce à un microphone, saillent des gros plans sonores corporels (des battements cardiaques, des frémissements labiaux) et une phonation multiple (scat, parlé, chanté). Le tout dans des dynamiques dépassant rarement le pianissimo. Dans cette parole, Phèdre s’adresse à un Hippolyte absent, mais retourne sa violente et rageuse parole vers sa propre intériorité autant que vers le spectateur. La source de cette pièce est la phonation vocale « en direct ». Tout le reste du spectacle (le jeu théâtral, la scénographie, les lumières mais aussi les sons qui sont diffusés dans la salle) en est le prolongement. Cette scénographie sonore est fascinante : entre les infinitésimaux battements de cœur (mais perçus en gros plan) et un séisme quasi-final (des cailloux posés sur la membrane d’un haut-parleur grave créent un effet terrifiant), un continuum de ténues explosions (des gouttes d’eau coulent lentement le long de câbles rouge phosphorescents, et, au ras du sol, déclenchent éclats de sons et de de fumigène) scandent ce spectacle.

Phèdre, photo 4, par Herman SorgeloosQuant à la scénographie visuelle, elle se tient dans un noir absolu. Les douze câbles (six à jardin ; six à cour), nommés ci-avant, resserrent l’espace scénique ; en fond de plateau, elles encadrent cinq plaques de métal sur lesquelles, en fin de spectacle, Marianne Pousseur projette violemment des capteurs sonores. Seules exceptions à ce noir : de minces pinceaux de lumière sont dirigés sur le visage ou sur le corps de la comédienne. De manière globale, cette lumière n’est pas l’accompagnement redondant d’une théâtralité ; au contraire, par sa risquée mais bouillante abstraction, elle en est une des structures essentielles. Au risque d’être mal compris, précisons combien tout ce dispositif, raffiné et construit, est discret. Le costume est à l’unisson : pour l’essentiel, Phèdre est vêtue d’une peau de sanglier, qu’elle quitte à la fin, dévoilant une fine robe de nuit.

Avec un travail en quasi apesanteur et en immobilité (évènementielle, narrative, dramaturgique et scénographique), Marianne Pousseur court le risque de lasser. Ce risque est totalement conjuré : le spectateur est désorienté, piqué au vif, attiré dans des gouffres d’inconnu (jusqu’à quels abimes personnels, cette Phèdre se précipitera-t-elle ?) qui se vivent comme un suspense. L’art scénique de Marianne Pousseur, aussi compétente comédienne que chanteuse (elle est professeure de chant lyrique au Conservatoire royal de Bruxelles) est fascinant. En ce moment, une tournée de Phèdre saute les frontières allemande, belge, française et luxembourgeoise : ce spectacle mérite un dérangement de loin.

Et si Marianne Pousseur fabriquait bientôt un troisième portrait de femme selon Ritsos ?  Avec un tel triptyque, elle offrirait alors un projet marquant dans l’histoire du théâtre musical, et du théâtre tout court.

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