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Visitors : la symphonie cinématographique de Philip Glass

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Philip Glass (né en 1937) ; Visitors (B.O. du film de Godfrey Reggio) ; Bruckner Orchester Linz, direction : Dennis Russell Davies ; 1 CD Orange Mountain Music n° 0089. Code-barre : 8 01837 00892 0. 2013. Pas de livret. Durée : 77’54.

 

21495« Pas sûr que la musique puisse s’écouter indépendamment des images… » pouvait-on entendre en 1983, à la sortie de  Koyaanisqatsi , film-choc où les notes remplaçaient les paroles, entreprise totalement originale, en fait premier film de l’histoire du cinéma où l’on pouvait  véritablement « entendre les images et voir la musique.»

Le réalisateur , alors parfait inconnu, avait mis 7 ans à concevoir cet ovni filmique à 4 mains, pour lequel il avait travaillé en très étroite collaboration avec le compositeur américain . La musique de ce dernier avait déjà connu une belle visibilité avec la création en Avignon, lors de l’édition 76 du Festival, d’Einstein on the beach, opéra de durée parsifalienne et nouvelle porte grand ouverte de l’art lyrique du XXIème siècle. L’osmose avait été telle entre les deux artistes qu’ils se sont retrouvés par la suite pour un moyen métrage peu vu (Anima mundi) mais surtout pour  Powaqqatsi et  Naqoyqatsi. Ces trois titres réunis forment dorénavant la Qatsi trilogy.

Beaucoup copiés depuis, les effets cinématographiques de ce triptyque (ralentis, accélérés jusqu’au vertige) servent une sorte de réflexion  mélancolique sur l’homme et le terrain de jeu qu’il lui arrive de malmener: la Terre. Regardé au départ avec condescendance effarouchée et qualificatifs méprisants (« new age », « écolo », « manipulateur » et consorts), cette trilogie devenue culte, unique en son genre, constitue, au moyen d’images glanées aux quatre coins du monde, le premier manifeste d’une série de films proposant eux aussi une réflexion de type écologique mais sans le génie visuel et la profondeur philosophique de Reggio, et surtout sans l’inspiration musicale de haute volée (plus incontestable dans le premier volet Koyaanisqatsi) de Glass …

De la bande originale de Koyaanisqatsi, il fallut des années durant se contenter d’un disque d’extraits, engendrant une frustration qui était la preuve indubitable que cette musique pouvait s’écouter et se réécouter sans le secours des images. De fait Koyaanisqatsi fait partie de ces disques que l’on n’a jamais vraiment rangés, signe qu’ils ont bien vieilli et qu’ils font partie à l’évidence de l’Histoire de la Musique. Deux versions intégrales sont disponibles aujourd’hui : la B.O. du film, et une autre de studio plus léchée mais moins impressionnante (le son de l’orgue y est plus nasillard). Le temps a joué et Koyaanisqatsi est défendu aujourd’hui par de grands orchestres, au Hollywood Bowl, par exemple. Glass a 76 ans et il est reconnu mondialement.

Pour Visitors, nouvelle collaboration cinématographique avec Reggio, Glass semble effectuer un retour aux fondamentaux. Alors qu’au fil de ses 10 symphonies et de ses 25 ( !) opéras, on l’a vu s’approprier les techniques orchestrales classiques, bien éloignées du radicalisme minimaliste de ses débuts (quelques notes et d’insensibles variations tournoyant jusqu’au vertige), il utilise, pour ce tout récent opus, son actuelle maîtrise des grands ensembles symphoniques comme s’il n’avait à sa disposition que le clavier des lofts new-yorkais de  ses débuts.

L’inspiration musicale de Visitors est une des plus minces si on la compare aux œuvres récentes de Glass (ses opéras Kepler ou encore The perfect american.) La partition de Visitors aligne 6 mouvements, tous adagios ou si peu ma non troppo, d’inégales durées (de 7 à 18 minutes.) C’est  une déploration continue, d’une totale mélancolie, accréditant l’idée que Glass est probablement le compositeur qui parvient à exprimer le mieux la mélancolie du monde moderne.

Il n’y a quasiment aucune de ces mélodies fascinantes qui parsèment une œuvre déjà immense et riche en moments mémorables. Celle qui ouvre Koyaanisqatsi, d’une beauté aussi simple qu’évidente, a traversé tranquillement les décennies. On chercherait en vain ici un tube équivalent. La partition de Visitors semble offrir un portrait en creux de l’art du compositeur, dont ne subsisterait que l’habillage : les formules brèves, les célèbres arpèges, les longues tenues, les suspensions, les graves prenants, la harpe… Point non plus de ces cellules rythmiques irrésistibles, autre atout caractéristique de cette musique. On est surpris jusqu’au dernier accord par ce refus de l’effet. Même le bref et séduisant emballement au cœur du plus beau mouvement, le troisième, à 12’13, n’est pas exploité.

L’orchestre de Visitors n’est plus comme naguère le Ensemble, un temps le seul à pouvoir rendre justice à la musique du compositeur, mais le somptueux Bruckner Orchester de Linz, grand orchestre symphonique à qui revient la charge ici de dérouler sur 77 minutes cette musique qui produit  l’effet d’un immense surplace.

La direction en tous points remarquable du grand spécialiste et ami de Glass qu’est devenu  n’est pas en cause, qui défend cette œuvre étrange comme naguère l’éblouissant  chef-d’œuvre Akhnaten. La prise de son est superbe, faisant le sort qui convient aux harpes, au piano, aux graves omniprésents.

Alors déception ?  Attendons, contrairement à Koyaanisqatsi, avant un jugement définitif, de voir les images. Pour l’heure, si l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’autonomie de Visitors hors l’écran, on goûte de se laisser bercer par cette musique immobile, qui prend son temps, toute d’intériorité, indéniablement envoûtante à défaut d’être une des partitions les plus inspirées de son auteur. Et nous rêvons à ce que va raconter Visitors, le film, au moyen des titres des mouvements, seuls indices, qui n’apparaissent d’ailleurs que si l’on écoute le disque via un ordinateur et non sur une pochette muette à ce sujet, délestée de tout livret, aussi minimaliste que la  musique qu’elle emballe. : 1.Novus Ordo Seclorum ; 2.The Day Room ; 3.Off Planet Part one ; 4.Off Planet part two ; 5.Gone ; 6.The Reciprocal Gaze.

Oui : que va raconter Visitors? Présenté le 8 septembre dernier au Festival de Toronto, le film, apprend-on, évoque la relation spirituelle entre l’homme et la technologie. Composé de 74 plans hypnotiques en noir et blanc, il s’annonce comme une expérience viscérale qui confronte le spectateur à lui-même, à ses origines, à son parcours. Nul doute qu’au cours de ce voyage annoncé, la partition de Glass, qui a toujours été en empathie avec les questionnements existentiels, ne délivre toute son ampleur…

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