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Saimir Pirgu, le ténor violoniste avec les pieds sur terre

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A l’occasion de sa prise de rôle dans La Clémence de Titus au Palais Garnier, Saimir Pirgu, naturel, galant et plein d’esprit, fait le point sur sa carrière, pour ResMusica.

Notre dossier : Art lyrique

 

Saimir Pirgu« On dit souvent « con comme un ténor », mais je pense ne pas être si… ténor, puisque j’étais violoniste auparavant !»

Resmusica : Vous êtes né en Albanie il y a trente deux ans, et vous avez commencé par le violon. Comment cela s’est-il passé ?
 : Ce n’était pas mon choix. J’étais très petit, à la fin de l’école maternelle, et nous étions encore dans les dernières années du communisme. L’Etat avait organisé un programme de formation musicale, des instructeurs faisaient le tour des écoles pour déceler les futurs talents. A l’âge de cinq ans, ils ont décidé que j’étais fait pour le violon, à cause de mes grandes mains et de ma très bonne oreille, ce qui est très important pour le violon.

RM : Vous avez l’oreille absolue ?
SP : Je ne vais pas répondre oui, car si jamais un chef d’orchestre avec qui je travaille me lit, il me dira plus tard d’un air goguenard « ah, bon, tu as l’oreille absolue, toi, meilleure que la mienne ? » (rires). Néanmoins, j’ai une excellente oreille.

RM : A quel âge avez-vous commencé à chanter ?
SP : J’ai toujours chanté, depuis ma plus tendre enfance ! Des chansons populaires, des comptines, des airs entendus à la radio… Quand j’ai mué, ça a été terrible pour moi, car d’un jour à l’autre, je ne pouvais plus atteindre les notes aiguës ! C’est à ce moment que j’ai vu à la télévision le concert des Trois Ténors au Thermes de Caracalla. Je ne le savais pas encore, mais c’est ce qui a changé ma vie, ce qui m’a résolu à faire ce métier.

RM : Vous avez ensuite quitté l’Albanie pour l’Italie, où vous vivez toujours. Pour quelles raisons ?
SP : J’avais dix-huit ans, et mon but ultime était de devenir chanteur. Je suis parti pour l’Italie avec ce rêve. Je voulais tout simplement quitter l’Albanie pour faire des études supérieures. Je ne savais pas que je parviendrai à un tel niveau. Maintenant, je vis à Vérone, la ville de l’amour !

RM : Quelles sont vos relations avec votre pays natal ?
SP : Ce sont mes racines ! Je suis fier de ma nationalité, et puis, c’est pratique, quand les programmateurs oublient mon nom, ils se souviennent quand même que je suis le ténor albanais ! (rires). Blague à part, je pense que mon pays d’origine a accompli énormément de progrès, et qu’il a sa part à jouer dans l’Union Européenne. L’Albanie est aussi un pays de musiciens, voyez Ermonela Jaho, Inva Mula, Tedi Papavrami… Je connais également des musiciens d’orchestre albanais, ici, dans celui de l’Opéra Bastille. Nous sommes un petit pays, mais nous donnons beaucoup de musiciens au monde !

RM : Est-ce dû à ce programme d’apprentissage de la musique dès le plus jeune âge ?
SP : Je pense surtout que l’Albanie est un pays méditerranéen, où on se précipite sur la moindre occasion de chanter, danser, et jouer de la musique !

RM : Pensez-vous qu’un jour vous enregistrerez un album d’airs populaires albanais ?
SP : L’Albanie est un tout petit pays, et une grande partie de sa population est dispersée au Kosovo, en Macédoine, au Monténégro, je ne suis pas certain qu’un tel enregistrement se vendrait. Mais pourquoi pas, plus tard ?

RM : Puisque-vous avez commencé si jeune, vous devez bien maîtriser le solfège, ce qui est relativement rare pour un chanteur ?
SP : C’est probablement ce qui m’a fait débuter si vite, à vingt et un ans à l’opéra de Vienne, puis à Salzbourg sous la direction de Claudio Abbado, car je ne pense pas être plus doué que beaucoup d’autres. Je n’y étais pas préparé, et je réalise seulement maintenant, avec dix ans de recul, tout ce que cela signifie. Heureusement que j’avais l’inconscience de la jeunesse ! Je n’ai jamais chanté les seconds plans, et mon souci n’a pas été, comme la plupart des autres chanteurs, d’accéder à un niveau international, mais à m’y maintenir. C’est encore plus difficile.

RM : C’est la troisième fois que vous chantez à l’Opéra de Paris. Cette maison est-elle différente d’une autre ?
SP : C’est une maison aussi importante que la Scala, l’Opéra de Vienne, le Metropolitan Opera ou Covent Garden, et c’est un honneur d’y chanter. Des milliers de personnes se déplacent pour nous entendre, on a besoin d’être bien préparé, pour donner au public ce qu’il attend d’institutions aussi prestigieuses. J’espère y être invité de nouveau.

RM : Ce Tito est une prise de rôle. Est-il différent d’autres rôles mozartiens ?
SP : C’est un rôle totalement à part. Je pense que le personnage mozartien le plus difficile à chanter est Idomeneo, Tito est un rôle que beaucoup de ténors peuvent interpréter, à plusieurs stades de leur carrière. Il est moins difficile techniquement, mais les arias sont ardues, avec de longs moments sur les notes de passage, on doit y être bien préparé. Au premier acte, les airs sont courts, mais nécessitent de vrai pianissimi sur le souffle, avec toute la musicalité que Mozart appelle. Au second acte, le rôle exige à la fois la maîtrise des colorature, un aigu sûr et un médium nourri. Si la voix est trop légère, la puissance ne sera pas au rendez-vous, mais si elle est trop sombre, elle ne pourra pas assumer les vocalises. Nicolaï Gedda, Francisco Araiza ou Fritz Wunderlich avaient toutes ces qualités réunies, mais ce n’est pas si courant. ( lire notre chronique de La Clémence de Titus au Palais Garnier)

RM : Votre répertoire est surtout centré sur Mozart, Verdi, Donizetti et Puccini. Vous n’êtes pas tenté par le répertoire français ?
SP : De Puccini, je ne chante que La Bohème et Gianni Schicchi. J’ai encore le temps. J’estime que les rôles pucciniens doivent plutôt être abordé en seconde partie de carrière. L’orchestre est fourni, et donc, plus la voix est puissante, plus les effets sont beaux. Dans le répertoire français, j’ai abordé Roméo, Werther, et je pense que je vais venir progressivement à d’autres rôles.  D’ici les prochaines années, Faust ou le Des Grieux de Massenet devraient convenir à mon évolution vocale.

RM : Quel est le meilleur souvenir de votre carrière ?
SP : J’ai eu tellement de chance  que je ne sais pas lequel choisir ! Mes débuts avec Claudio Abbado, mon premier Requiem de Verdi à Salzbourg sous la baguette de Riccardo Mutti, ou alors Traviata au Met, quand Placido Domingo interprétait mon père. Même maintenant, je ne parviens pas à réaliser pourquoi moi ? Cela dit, je ne veux pas rester sur des souvenirs. Je veux aller de l’avant, et chanter encore mieux qu’actuellement. Je veux donner un sens à mon art.

RM : Quels sont les rôles que vous rêveriez d’interpréter ?
SP : Tout dépend de comment ma voix évoluera dans les prochaines années. Les rôles que je n’aborderai jamais, sont Des Grieux de Manon Lescaut de Puccini, ou Otello de Verdi, ils ne sont pas faits pour moi, car je suis un ténor lyrique. Peut-être un jour, en fin de carrière, quand ma voix ne risquera plus rien, chanterai-je un Otello, une seule fois, rien que pour le plaisir !

RM : Quels sont vos projets pour les prochaines années ?
SP : J’en ai trop ! Mon calendrier est rempli jusqu’à la saison 2019-2020 ! En fait, il n’y a pas beaucoup de bons ténors internationaux, et il existe tant de théâtres ! Ce n’est pas difficile de trouver du travail, mais ce qui est important pour moi, c’est la raison pour laquelle je chante. C’est choisir avec qui, quel chef, quel metteur en scène, pour apporter une qualité maximale au public. Une nouvelle production réussie est importante, parce qu’on parle de vous, alors que ce n’est pas le cas pour une reprise, même très bien faite.

RM : Vous êtes toujours entre deux contrats, entre deux avions ? Comment se passe votre vie de famille ?
SP : C’est difficile. J’essaie de faire voyager ma famille avec moi. Mes parents sont ici, à Paris, pour quelques jours, avec mon neveu de deux ans. Et dans quelques jours, mon frère jumeau et sa femme y viendront eux-aussi. C’est une des beautés de mon travail, de changer sans cesse d’endroit, et de pouvoir quand même profiter de ma famille !

RM : Vous avez un frère jumeau ?
SP : Il ne me ressemble pas du tout. Sinon, certains soirs où je suis fatigué, je l’enverrai bien sur scène à ma place ! (rires)

RM : Le physique est-il important pour un chanteur d’opéra ?
SP :  Nous vivons dans une époque de marketing, et il faut être crédible. L’apparence physique devient de plus en plus importante, mais il faut aussi avoir quelque chose à dire. Je pense que le public préférera toujours une belle voix à une belle silhouette, regardez Joan Sutherland, elle a fait une carrière magnifique, sans l’aide de son physique ! Bien sûr, c’est mieux si on a les deux, comme Franco Corelli, Maria Callas ou Placido Domingo, mais il est beaucoup plus important d’être un bon chanteur qu’un bel homme. Luciano Pavarotti pouvait incarner n’importe qui, même un prince charmant, dès lors qu’il ouvrait la bouche !

RM : Est-ce que c’est plus facile quand on est ténor ?
SP : Non. C’est plus facile de trouver du travail, de bien gagner sa vie, car c’est une voix plus rare, mais c’est toujours l’air du ténor qu’on attend. On commentera plus « una furtiva lagrima » qu’un air du baryton, même s’il est long et difficile, et si une soprano esquive un aigu final, personne ne lui en tiendra rigueur, alors que si le ténor ne fait pas son ut à la fin de « la donna e mobile », on ne parle plus que de ça ! Tosca chante une heure de plus que Mario, est c’est pourtant « e lucevan le stelle » qu’on remarque. C’est une véritable pression. Il faut savoir garder les pieds sur terre. On est ténor trois heures par jour, et simple humain le reste du temps. L’important est d’avoir des attaches et des raisons de vivre, plus que de chanter.
Vous savez, on dit souvent « con comme un ténor », mais je pense ne pas être si… ténor, puisque j’étais violoniste auparavant !

Crédit photographique : © Fadil Berisha

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