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Sofya Gulyak, l’âme du piano russe

À emporter, CD

Nikolaï Medtner : 4 Folk Tales, op. 26. Tragic Sonata, op. 59; Sergueï Rachmaninov : Variations on a theme of Corelli, op.42.; Sergei Prokofiev : Sonata n° 6,in A major, op. 82. Sofya Gulyak, piano ; Champs Hill Records, CHRCD064, 2013. code barre: 5 0600212 590664.

 

sofyaArrivé à pleine maturité, de la qualité la plus haute, le talent de la jeune pianiste explose. Première femme lauréate du célèbre concours de Leeds, en 2009, elle se situe désormais au-dessus de la mêlée, volant de cime en cime, divine.

Des constantes la caractérisent : le sens de la structure de chaque pièce, avec une idée musicale centrale ; le calme, la respiration dans le phrasé alliée un savoir-faire de l’improvisation, avec de savants silences, si importants ; un toucher varié, plein de couleurs chatoyantes ; un main gauche unique, puissante sans brutalité, chaude, ambrée, sorte de seconde main droite, c’est-à-dire jamais réduite à l’accompagnement ; des rythmes d’une régularité et d’une précision d’automate. Le tout au service d’une inspiration prodigieuse.

Dans les Folk tales ou plutôt Fairy tales de , en russe les Skazki, la pianiste trouve un phrasé poétique en ceci qu’il épouse la phrase verbale de ces poèmes sans paroles mais nourris de Lieder, de lyrique française et russe ; un printemps en fleurs où volent les oiseaux font de la première pièce un chef d’œuvre inoubliable, les suivantes, fougueuse, mélancolique ou tourbillonnante se nourrissant elles aussi d’un imaginaire très sûr. La sonate, inquiète, agitée, atteint à une force visionnaire, imprégnée des événements de 1917, date de sa composition.

Par contraste, les Variations sur un thème de Corelli de , que le compositeur ne jouait jamais entièrement mais en fonction des réactions du public, paraissent un peu lentes et un rien plus statiques. Simple prélude à l’exécution transcendante, sidérante, de la Sonate n°6 de Prokofiev, la première des trois sonates « de guerre » datée de 1940.

place d’emblée l’oeuvre au-dessus des contingences humaines, si terribles soient-elles, et de la barbarie : dès l’appel sur quatre notes du Ier mouvement, repris et démultiplié à la fin de l’œuvre dans une fièvre balayant tout sur son passage, on lit une sorte de triomphe phénoménal, celle d’une figure de proue. La pianiste risque le passage entre des profondeurs telluriques dans les basses et des éclats célestes dans l’aigu, avec des accords comme autant de fragments lumineux, de diamants lancés dans un espace supra-terrestre, cosmique. Elle se joue des difficultés les plus redoutables, y met une sorte de jubilation, de jeunesse, non sans l’ironie requise dans l’allegretto où semblent danser des lutins. Le calme de la valse entraîne lentement, dans une navigation enchantée, vers des mondes inconnus. Le bonheur de jouer envahit l’artiste brûlée par son propre feu, nourrie de sa propre énergie, hors des normes humaines et douée du pouvoir véritablement magique de se communiquer à l’auditeur qui, lui, se trouve dans un état second, entraîné qu’il est vers les sphères de l’intensité. Une interprétation qui renouvelle la tradition inaugurée par Richter lors de la création. Un monument.

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