Une version révisée de Katerina Ismaïlova brillamment restituée

À emporter, CD, Opéra

(1906-1975) : Katerina Ismaïlova. Avec : (Katerina) ; (Zinovy) ; (Sergueï) ; (Zinovy) ; D. Potapovskaya (Aksinya) ; V. Fedorkin (un ouvrier) ; V. Chtefutsa (le cocher) ; L. Elisseyeva (le balourd miteux) ; V. Popov (le portier) ; M. Turemnov (l’intendant) ; E. Maximenko (le pope) ; V. Chtefutsa, N. Kozlov (les ouvriers) ; V. Moguilevsky (un policier) ; M. Matveyev (l’instituteur) ; G. Dudarev (le vieux forçat) ; E. Korneev (la sentinelle) ; N. Isakova (Sonyetka) ; O. Borisova (la prisonnière) ; V. Popov, M. Turemnov (les sous-officiers). Chœur et orchestre du Théâtre musical académique d’Etat C. Stanislavski et V. Némiroviech-Dantchenko, direction : Guennadi Provatorov. 3 cds Melodya MEL 1002050. Code barres : 4600317120505. Enregistré en 1964. Notice trilingue (anglais-français-russe cyrillique), présentation et synopsis détaillés. Pas de livret. Durée totale : 160′

 

KILa toute récente sortie du label russe Mélodya, véritable île au trésor, nous permet de voir revenir au catalogue la seconde version d’un des grands chefs-d’oeuvre lyriques du siècle, à savoir Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch. L’étude approfondie d’un ouvrage si important nécessiterait une thèse à elle seule et dépasserait largement notre propos. Cependant, brève explication peut être nécessaire sur laquelle nous ne tiendrions les tenants ni les aboutissants de la raison d’être d’une telle réédition.
Lady Macbeth fut écrite entre 1930 et 1934. Le succès public est colossal tant en URSS qu’à l’étranger. Jusqu’à ce que Staline se décide à voir l’oeuvre en 1936 et l’interdise brutalement, purement et simplement, des scènes soviétiques. Près de vingt ans plus tard, deux ans après sa mort et sous la pression des autorités, Chostakovitch reprend sa partition et édulcore le propos originel tant musical que littéraire. Le travail sera achevé en1963 sous un nouveau titre : Katerina Ismaïlova. Nouveau succès, qui précède d’une année notre référence discographique de 1964. La version originale de l’oeuvre sortira en 1979 chez EMI sous la direction de Rostropovitch et servira de maître étalon à d’autres versions concurrentes.

Si la donne est faussée à la fois par l’effet de miroir déformant par rapport à l’original et par l’absence de point de comparaison envers d’ autres versions alternatives, rien ne nous empêche pourtant de considérer Katerina Ismaïlova comme un chef-d’oeuvre à part entière, et sans en référer à la première mouture.

La puissance expressive du rôle titre nécessite obligatoirement un interprète d’exception sans laquelle l’opéra ne tiendra pas. est la créatrice du rôle révisé. Timbre agréable et chaleureux, expression au service du personnage et de ses différents aspects évolutifs au long de l’intrigue, la voix s’adapte à ces critères multiples avec bonheur. L’aspect édulcoré du discours musical lui sied bien et point n’est nécessaire de se poser la question de sa voir comment elle aurai été si elle avait chanté l’original. Le Boris de Bulavin, grande basse russe comme nous les aimons, réussit un pari dangereux pour un rôle facile à grossir les traits. L’équilibre a ici été trouvé. Troisième rôle fondamental, l’amant Sergueï d’Efimov se distingue par l’élégance de son chant, presque trop neutre, et encore bien en phase avec l’esprit assagi de la deuxième version. Des différentes facettes du personnage, Efimov seraient davantage en accointance avec le doux amoureux qu’avec le provocateur vulgaire. Mais l’essentiel très satisfaisant de ces trois rôles majeurs ne suffit malheureusement pas à faire une bonne Katerina. En effet, les rôles secondaires bien que parfois très brefs, demandent tout autant de caractère et de personnalités que les grands rôles principaux.

L’énorme avantage interprétatif qui plaide en fait en faveur de notre version révisée est l’homogénéité d’une équipe naturellement russophone. Même si l’auditeur ne parle pas un mot de russe, l’émission phonétique d’une langue quelle qu’elle soit finira par impacter sur l’impression globale que l’on ressentira positive ou modérée. Les « petits » rôles sont bien souvent le problème des versions aux distributions internationales dont justement les interprètes ne chantent qu’un russe phonétique.

Le Zinovy de ne pose pas toute l’ambiguïté du rôle mais assure dans ses élus très sollicités une bonne constance. L’acidité et parfois l’aigreur de son timbre très typique ne vont pas jusqu’au bout des possibilités qui pourraient caractériser davantage le personnage. Le pope de Maximenko excelle dans le comique ivrognesque et libidineux. Le balourd miteux d’Elisseyeva ne joue pas le trop grand chanteur ce qui s’avère parfait dans ce cas. Le sergent de police de Gueneralov colle au rôle à merveille, exactement colorée et illustrative du fonctionnaire stupide et bavard. Les autres rôles complémentaires viennent épauler avec l’honorable voir convaincante prestation. Ces courts et synthétiques moments de musique nécessitent de la part de leurs interprètes une force de conviction extrêmement concentrée qui ne permet pas d’erreur et doit convaincre très rapidement.
Provatorov dirige son orchestre avec engagement. La propreté et la précision ne sont certes pas son apanage mais apportent malgré toute une couleur, une ambiance forte au service d’une distribution presque parfaite. La prise de son typique du label russe abonde en ce sens, peu précise et de loin sans défaut. Mais cette couleur locale est quasiment inséparable de l’époque et du label et n’offusquera en rien des oreilles rompues à ces ambiances typiques, trouvant dans ses « défauts » un plaisir bien particulier très différent des versions techniquement impeccables à l’occidentale.

Cette réédition très attendue d’une œuvre majeure, dont on préfère généralement nettement la version originale, n’est pas sans défauts mais demeure pourtant un cadeau musical précieux. Si Chostakovitch a arrondi les angles de Lady Macbeth, Katerina Ismaïlova n’est pas pour autant à ranger au rayon des curiosités. Elle semble d’ailleurs s’imposer en Russie alors qu’en Occident nous défendons sans ambiguïté la version originale.

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