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Orfeo terriblement humain face à la mort à Nancy

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 10-I-2014. Claudio Monteverdi (1567-1643) : L’Orfeo, fable en musique en un prologue et cinq actes sur un livret d’Alessandro Striggio. Mise en scène : Claus Guth. Décors : Christian Schmidt. Costumes : Linda Redlin. Lumières : Olaf Winter. Vidéo : Arian Andiel. Dramaturgie : Konrad Kuhn. Avec : Gyula Orendt, Orfeo ; Emöke Baràth, Euridice ; Carol Garcia, la Musique / la Messagère / l’Espérance ; Gianluca Buratto, Charon / Pluton ; Elena Galitskaya, Proserpine / une Nymphe ; Damian Thantrey, Apollon ; Reinoud Van Mechelen, Alexander Sprague, Nicholas Spanos, Daniel Grice, les Nymphes / les Bergers / les Esprits. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Les Talens lyriques, direction : Christophe Rousset.

L'Orfeo (Nancy2014)-2'Toujours en coproduction avec le Theater an der Wien, l’Opéra national de Lorraine reprend la recette qui avait fait l’intérêt du Messie de Haendel il y a presque cinq ans. C’est donc dans une mise en scène de qu’était présenté L’Orfeo de Monteverdi, après Vienne qui a vu la création du spectacle en décembre 2011.

y reste fidèle à sa conception dramaturgique coutumière. Que Monteverdi et son librettiste aient choisi délibérément un musicien, qui charme même l’Enfer par son chant, pour héros de ce qui est souvent considéré comme un des premiers voire le premier chef d’oeuvre de l’opéra, que cette histoire se soit élevée au rang de mythe dès la civilisation grecque, tout cela lui importe peu. Ce qui l’intéresse, ainsi qu’il l’annonce dans le programme de salle, c’est la dimension humaine d’Orphée, qui devient notre contemporain, habitant une maison au design léché où ses amis organisent une fête péplum au caractère bacchique appuyé pour célébrer ses noces avec la jolie Eurydice. Mais la liesse vire à la tragédie avec la mort soudaine et accidentelle de la jeune fille. Dès lors, Claus Guth va analyser avec une précision clinique les conséquences de la perte de l’être aimé pour le survivant, la douleur, l’absence et le sentiment d’abandon, les stratégies mises en œuvre pour ignorer la mort, à base de réminiscences et d’apparitions rêvées. Mais quand la cruelle réalité finit par s’imposer à lui, Orphée n’a plus que le choix du suicide, rejoignant ainsi son mentor Apollon et sa bien-aimée.

Si l’on y perd en noblesse de la légende ou en didactisme de la fable, si la nécessité de coller un tant soit peu au texte pousse parfois Claus Guth à quelques excès prosaïques (Charon s’endort après avoir fumé un joint), ces menues libertés choquent beaucoup moins que celles prises avec le texte sacré du Messie. Mais surtout, secondée par le réalisme cinématographique des décors et costumes et par une direction d’acteurs d’une incroyable intensité, cette énième actualisation nous touche au cœur, nous fait ressentir pleinement le drame et le délire d’Orphée, notre alter ego dans sa misérable condition humaine, et nous bouleverse comme rarement. En témoignent les yeux humides de maints spectateurs aux plaintes d’Orphée ou le calme et le silence remarquables des scolaires face à une œuvre dont les longs recitar cantando pourraient paraître arides à de non initiés.

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Claus Guth dispose d’un atout supplémentaire pour nous émouvoir : le baryton , déjà remarquable en Guglielmo de Cosi fan tutte. Dans le rôle-titre, guidé par la précision des indications du metteur en scène, il montre des capacités d’acteur étonnamment riches et variées et campe un Orfeo d’une vérité poignante. Mais, malgré l’énergie dépensée sans compter dans ce travail scénique intense, le chant n’est jamais négligé et la voix traduit toutes les émotions par une exceptionnelle palette d’émissions, de couleurs, d’intonations. Une incarnation magistrale et reçue comme telle par le public au rideau final. A ses côtés, Emöke Baràth est une Euridice diaphane et touchante, à la vocalité limpide. Dans le triple rôle de la Musique, la Messagère et l’Espérance, montre à nouveau toutes ses affinités pour le chant baroque, différenciant soigneusement ses diverses personnalités et attentive au texte, dont l’intelligibilité reste cependant perfectible. est un irréprochable Charon / Pluton aux graves profonds à souhait mais qu’on souhaiterait encore plus sonores et Elena Galytskaya se fait remarquer dans sa courte scène en Proserpine.

A la tête de ses Talens lyriques, s’est doté d’une basse continue très étoffée pour faire vivre le drame et soutenir le chant. Il y parvient magnifiquement, dans une optique globalement sombre, par la variété des alliages de timbres, la richesse inaccoutumée des textures orchestrales, la souplesse et la cursivité d’un discours constamment relancé et d’une fluidité totale. Quoique peu habitué au style monteverdien, à la frontière entre Renaissance et baroque, le , très bien préparé par Merion Powell, tient sa partie avec conviction et réussite.

Crédit photographique :  (Orfeo) © Opéra national de Lorraine

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