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Le sacre d’Einstein on the Beach à Berlin

La Scène, Opéra, Opéras

Berlin. Haus der Berliner Festspiele. 03-III-2014. Philip Glass (1937- ?) : Einstein on the beach. Opéra en 4 actes. Textes parlés : Christopher Knowles, Samuel M. Johnson, Lucinda Childs. Mise scène: Robert Wilson. Lumière : Urs Schönebaum ; Costumes : Carlos Soto. Chorégraphie: Lucinda Childs. Avec : Helga Davis, Kate Moran (rôles parlés) ; Jennifer Koh: violon solo ; The Lucinda Childs Company ; The Philip Glass Ensemble et Chœur du Philip Glass Ensemble, direction musicale : Michael Riesman

mm14_p_einstein_on_the_beach_spaceship_2_c_lucie_jansch_2012C’est la fin annoncée de la tournée triomphale d’Einstein on the beach, mythique premier opéra de . Remonté à l’occasion des 75 ans du compositeur pour un anniversaire dont les premières bougies ont été soufflées à Montpellier en 2012 et qui aura finalement duré 2 ans, le monstrueux opus de 4h30, donné sans entracte s’avère être l’occasion de faire le point et de mesurer le statut iconique qu’il a acquis au bout de 37 ans.

Pourtant ce n’était pas gagné au Festival d’Avignon en 1976…L’auteur de ces lignes y fut et il n’a pas oublié l’accueil radical d’une œuvre qui l’était tout autant. Personne n’était préparé à cela : dans un théâtre bondé, surchauffé par une canicule historique, on était tout d’abord pris à rebrousse-poil par un opéra qui ne ressemblait à aucun de ses devanciers, qui était déjà commencé à l’ouverture des portes (imaginez la détestable sensation si l’on venait à manquer les premières mesures de Parsifal)…on s’irritait des allées et venues durant les fameux kneeplays, moments où le public était invité à s’aller dégourdir les jambes, procédé pervers car c’était là où la musique nous paraissait la plus belle…et ces motifs d’irritation n’étaient rien en regard de ce qui se produisait sur le plateau et dans la fosse : des scènes interminables, le plus souvent par blocs de 20 minutes où des gestes abscons étaient répétés à l’envi…une musique qui semblait vouloir pousser à l’exaspération: on n’avait jamais vu ni entendu rien de tel. Honnêtement, qui était prêt à cela ? Peut-être ceux qui avaient eu la chance d’être les témoins du Regard du sourd, opus précédent de , et de se familiariser avec la geste si particulière de celui qui allait devenir un des metteurs en scène d’opéras les plus courtisés d’Europe. Quant aux autres, lesdits kneeplays mis à part, il leur faudrait attendre 1983 et Koyaanisqatsi pour trouver la porte d’entrée dans l’art novateur de . Et progressivement aussi celle d’Einstein on the beach, radical manifeste post-moderne .

Einstein on the Beach

Einstein représente tout à la fois l’aboutissement d’une première période dans l’œuvre du compositeur américain ainsi que la matrice dont va naître un imposant corpus lyrique (26 opéras à ce jour !) Philip Glass ne composera plus comme il le fit pour Einstein, condensé de tous les premiers essais du jeune compositeur qu’il était alors, principalement de Music in twelve parts. En même temps qu’il annonce une certaine réappropriation de la mélodie, Einstein on the beach fait figure d’apogée de la musique répétitive. Comme le compositeur le dit aujourd’hui (voir notre interview dans la rubrique « aller plus loin »), « L’œuvre a un certain poids mais ce n’est plus moi. » Dès Satyagraha (son 2ème opéra, qui comporte encore quelques rares scènes façon Einstein), la différence sera abyssale. Certains le regrettent, reprochant à Glass de s’être coulé dans le moule, d’autres, au contraire, goûtent l’évolution d’un style, toujours immédiatement reconnaissable, du radicalisme provocateur d’Einstein de naguère au lyrisme inouï de La Belle et la bête aujourd’hui.

Einstein on the beach est devenu un objet de pure fascination. Fascination dès les trois notes descendantes répétées à l’envi par l’orgue durant les 20 minutes de la mise en place du public. Fascination dès la première scène avec ce train qui avance lentement, cette danseuse qui s’évertue à diagonaliser son parcours, ce tube lumineux qui descend à la verticale. Fascination sans réserve à chaque nouveau tableau et ce jusqu’à la fin…On peut même parler d’envoûtement. C’est certainement la principale leçon que Glass tirera de son premier opus lyrique et qu’il appliquera par la suite à tous ses opéras.

Contre toute attente, le public d’opéra le plus traditionnel avoue avoir pris un plaisir infini aux représentations données à guichets fermés au Châtelet en janvier dernier, comme partout ailleurs. Alors que s’est-il passé en 30 ans pour que cette œuvre jadis dérangeante génère aujourd’hui autant d’unanimité? Trop nouvelle pour le public d’opéra d’alors? Effet de mode ? Snobisme ? Pour avoir été aux premières loges en 1976, permettons-nous d’avancer une autre explication.

L’œuvre a changé. Ce n’est plus la même. La musique de Philip Glass n’a peu ou prou pas bougé, si l’on excepte son interprétation ou le solo de saxophone improvisé aujourd’hui de façon déchirante  par Andrew Sterman. C’est l’art, aujourd’hui consommé, de Wilson qui fait toute la différence. Interrogé le matin de la conférence de presse précédant la première berlinoise sur les différences entre l’original Einstein et l’ultime mouture, le célèbre metteur en scène américain a l’élégance de répondre d’abord : « les êtres humains qui sont sur le plateau » avant d’enchaîner avec un évident : « la lumière. » Les amateurs d’opéra du monde entier le savent : Wilson est passé maître dans l’utilisation d’un jeu d’orgue hypnotique. A Avignon, en 1976, le jeune Wilson n’était qu’à l’orée de son art en ce domaine. La lumière du premier Einstein était tout aussi radicale que ses images ou son environnement sonore. Il n’y avait pas non plus les fumigènes qui inondent la scène dans Train et Night train. Ces derniers allaient faire leur apparition pour la première fois quelques semaines plus tard, à Bayreuth dans un autre spectacle: le Ring de…Patrice Chéreau. 76, année mythique.

A Berlin, en 2014, c’est un Wilson très ému qui salue l’initiative conjuguée du Berliner Festspiele et du mécénat de Inga Maren Otto qui a rendu possible la venue de ce spectacle à l’infrastructure conséquente (12 choristes, 12 danseurs, 6 instrumentistes, 5 acteurs et toute l’équipe technique afférente), déplorant de ne pas trouver dans son propre pays une ligne culturelle semblable à celle dont il bénéficie aussi bien en Allemagne qu’en France (cette dernière saluée au passage : « Sans la France, Einstein n’existerait pas « ), ajoutant : « Vous connaissez mieux mon travail que mes compatriotes ! »

Le nouvel Einstein peut certes encore irriter mais force est de reconnaître qu’avec ses nouveaux vêtements, le voilà doté d’un pouvoir d’enchantement infini. L’équivalent d’un rêve éveillé. Pour rien au monde on ne voudrait quitter la salle, comme on nous y autorise pourtant dans le programme, (cette fois-ci, le public peut même quitter et revenir dans la salle quand bon lui semble, alors qu’il serait plus simple de conseiller aux incontinents éventuels : « après le petit-déjeuner, ne buvez plus de la journée.»)

4h30 sans entracte. Même Wagner n’a pas osé. Gesamtkunstwerk, œuvre d’art totale : ainsi l’œuvre (qui mêle musique, danse, littérature, et même architecture) fut-elle pensée dès l’origine, rappelle Robert Wilson. Wilson prévient Berlin, qui n’a pas encore vu Einstein, qu’il n’y a rien à comprendre: «Comme quand on écoute le chant des oiseaux…on est sous le charme…», ajoute-t’il avec malice à l’adresse de ceux qui seraient tentés de jouer les Siegfried en déplorant l’absence de surtitres.

Einstein on the beach ! Le simple titre sonne aujourd’hui comme un vrai sésame intergénérationnel. Mêlés à un public de tous âges, Tankred Dorst, metteur en scène de l’avant-dernière Tétralogie à Bayreuth, mais aussi Wim Wenders, sont là. On peut légitimement se réjouir du fait que Philip Glass a visiblement ramené un nouveau public dans les maisons d’opéra avant de regretter aussi d’apprendre que certains spectateurs parmi les plus jeunes, en pâmoison devant Einstein, (Wilson s’émeut à regarder dans le noir de la salle des spectateurs tenter de reproduire en simultané la gestique des choristes, des dactylos…) ne parviennent pas à imaginer l’opéra au-delà de cet ovni. Pourtant l’offre lyrique est à Berlin parmi les plus riches et excitantes qui soient ! Patience…

Einstein on the BeachOn a déjà beaucoup écrit, dans ces colonnes même, au sujet de la partie musicale elle-même : pas de livret, quelques textes parlés (en dépit de l’absence de surtitres, certains font mouche, comme celui du juge qui déclenche soir après soir l’hilarité dans Trial), on chante des noms de notes et des chiffres (le tube  » One two three, four… »: peut-on encore compter en anglais sans entendre la musique qui va avec ?) Rien de plus.
On se laisse bercer. Par la beauté des visions. Des corps. Des visages. Par l’émotion sensorielle qui s’installe contre toute attente. On peinerait à choisir une scène plutôt qu’une autre mais on tombe en arrêt de sidération visuelle devant le sommet de la production : un rectangle horizontal lumineux posé au sol dans le noir du plateau et qui va mettre 15 minutes à s’élever à la verticale avant de disparaître dans les cintres. On est au bord des larmes lors du dernier kneeplay où les voix féminines, magnifiquement spatialisées au lointain, s’allient une ultime fois aux graves réapparus des 3 notes descendantes de l’orchestre. On ne voudrait pas que cela s’arrête. On rêve de recommencer l’expérience. D’exaspérant en 76, Einstein on the beach est devenu médecine douce, fracassant de beauté visuelle autant que sonore en 2014.

C’est avec une admiration sans bornes que l’on salue le talent de tous les exécutants.
Kate Moran, en ce moment au cinéma chez Greenaway ou Yann Gonzales, s’avère un vecteur idéal tant est visible son enchantement de faire partie de l’aventure, et sa diction se mesure sans peine à celle de la mythique . Parfaite complicité de Helga Davis, tant dans le jeu exigeant de Wilson que dans la voix parlée.
Ballet soufflant dans une scène vidée de tous ses accessoires, à l’exception d’un unique cercle lumineux en surplomb, des jeunes danseurs de la Company.
Le chœur, dont on envie chacun des membres ( le kneeplay 3!), est extraordinairement précis: à l’intérieur de celui-ci, des solistes familiers, comme Gregory R. Purnhagen, (Bête familière de l’enregistrement officiel de La belle et la bête) et Hai Ting-Chinn, (récente Belle de concert à Saint-Etienne, qui tient admirablement ce soir la partie solo en apesanteur de Bed.)

Admiration sans borne à l’écoute du mythique Philip Glass Ensemble pour qui le compositeur américain a écrit cette partition wagnérienne et dont ne subsiste que le saxo de Jon Gibson et l’essentiel au clavier ainsi qu’à la direction musicale. En fosse se cache la discrète et familière : sa virtuosité vocale se joue de l’endurance des solos orchestraux composés par Glass qui utilise sa voix comme un instrument parmi d’autres. Au bord de la scène est posé le merveilleux violon solo de dont les interventions sonnent comme de modernes partitas de Bach.

mm14_p_einstein_on_the_beach_field_dance_2_c_lucie_jansch_20121976…1984…1989…1992… 2012 : Einstein on the beach aura connu 5 époques. On apprend qu’hormis en 1989, à Stuttgart, pour la trilogie d’Achim Freyer (Einstein on the beach, Satyagraha, Akhnaten), où avait dirigé le premier volet  de la trilogie à la tête d’une formation assemblée in loco, Philip Glass n’a jamais donné son aval pour Einstein à d’autres ensembles que le sien, qui apparaît effectivement pour l’heure le seul apte à rendre justice à cette musique exigeante qui nécessite de surcroît une endurance particulière (rappelons ici combien les cordes des musiciens de l ‘Opéra du Rhin ramaient aux premières mesures très exposées d’Akhnaten pour sa création française en 2002…).

Alors se pose la question de savoir qui, au-delà de ses créateurs, va jouer Einstein dans le futur ? Robert Wilson a beau  déclarer avec modestie que l’œuvre correspond à une époque, et n’a pas vocation à être reprise, le succès croissant de ce rêve éveillé qu’elle est devenue, laisse à penser que, plutôt que l’ultime Einstein qu’il devait être à Berlin, Einstein on the beach vient de faire une entrée fracassante dans le futur. Plutôt qu’une œuvre datée, elle ferait plutôt figure d’œuvre indémodable. Il se dit d’ailleurs que la tournée d’adieu n’est pas achevée, et qu’après Berlin, la Corée appelle maintenant Einstein, ainsi que certaine ville française… Philip Glass n’est pas près de finir de fêter son anniversaire.

Et si ce dernier Einstein on the beach était finalement le premier?

Crédit photographique : Einstein on the Beach © Lucie Jansch

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