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Ravel et Moussorgski par Khatia Buniatishvili

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Pleyel. 04-03-2014. Maurice Ravel (1875-1937) : Gaspard de la nuit ; La Valse. Modeste Moussorgski (1839-1881) : Tableaux d’une exposition. Khatia Buniatishvili : piano.

Buniatishvili©Julia WesleyDe retour en solo sur la scène de la Salle Pleyel avec un programme moins lourd que lors de son précédent récital fin 2012, mais tout aussi exigeant en qualité pianistique, nous proposait une première partie Ravel avec un très attendu Gaspard de la nuit précédant la version pour piano solo de La Valse, avant de nous emmener en promenade dans le musée des Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Un programme plein de promesses dont on attendait beaucoup compte-tenu du niveau des précédents concerts de la pianiste géorgienne, parisienne d’adoption.

Gaspard de la nuit est une pièce aussi exigeante pour les doigts qu’envers l’imagination de l’artiste avec ses trois mouvements aux caractères bien marqués. Débutant tout en douceur et subtilité avec Ondine (où Ravel indique dès la troisième mesure un très doux et très expressif essentiel pour tout le mouvement), se poursuivant avec un Gibet lugubre et angoissant pour s’achever par la démoniaque virtuosité de Scarbo, l’œuvre est souvent rebelle tant il est peu aisé d’être aussi bon dans les trois mouvements. Si on peut affirmer que le fut ce soir, s’y montrant très constante, concentrée et appliquée, elle nous parut rester quelque peu en deçà du potentiel expressif de l’oeuvre. Son Ondine impeccablement en place, joliment phrasé et articulé, manquait de sensation et restait peu évocatrice. Poussant le Très lent (sans presser ni ralentir jusqu’à la fin) demandé par Ravel pour Le Gibet jusqu’à son maximum la pianiste essaya sans doute d’arrêter le temps plongeant la salle en apnée dans un silence de mort, comme y parvenait un Richter par exemple, mais se heurta à la présence d’un trop élevé bruit de fond venant d’une salle envahie par de toux à répétitions, des chutes d’objets, des grincements de fauteuils, qui avouons le dépassait ce soir le niveau de l’acceptable au point qu’un « chut » d’exaspération finit par retentir. Si on admira la concentration de la pianiste qui, contrairement à nous,  sembla (mais n’était-ce qu’une apparence trompeuse emprunte d’un grand professionnalisme) insensible à cette pollution sonore, on ne put s’empêcher de penser que cela pénalisa ce Gibet qui du coup nous parut seulement lent et plus assez captivant. Évidemment Scarbo fit fi du bruit ambiant pour s’imposer en force et conclure brillamment ce Gaspard de la nuit de belle facture.

S’attaquant avec ses seuls dix doigts à La Valse que l’orchestre symphonique sait si bien restituer dans toutes ses dimensions, Khatia Buniatishvili nous sembla moins conquérante qu’à l’accoutumée, ne trouvant pas vraiment la clé de cette œuvre, enchaînant les épisodes sans nous en faire ressentir la nécessité, ni nous emporter dans ce tourbillon qui hésite, se cherche et éclate à la fin. Et contrairement à l’exemplaire Gaspard qui venait de s’achever, certaines phrases ou séquences devenaient trop bousculées au point d’en perdre la ligne musicale pour une Valse finalement plus énergique voire brutale que souple et sensuelle.

Fidèle à elle-même Khatia Buniatishvili nous offrit, à l’instar de la Sonate de Lizst de 2012, des Tableaux d’une exposition aux nuances extrêmes, écartelés entre très lent et précipité. L’œuvre peut s’y prêter à condition de ne point déraper. Malheureusement l’interprétation de ce soir ne réussit pas à être aussi exemplaire qu’il aurait fallu, en partie par ses choix interprétatifs mais aussi à cause d’une sureté digitale par moment défaillante. On passera sur la première Promenade qu’il nous semble toujours mieux de jouer droit et simple, sans le surplus d’expression et de rubato introduit ici par la pianiste, mais Horowitz fait pareil. Plus gênant nous semblent être des choix de tempo et de dynamique comme Il vecchio castello, supposé être Andantino molto cantabile qui ici devint Adagio voire Lento, trop distendu pour maintenir un cantabile, d’autant que le rythme inexorable de la basse est perturbé par un rubato. Et l’arrivée du thème con espressione devient du coup sensa espressione. Plus loin le rythme de Bydlo y fut instable et le con tutta forza culminant bien timide pour ne pas dire absent. En fait plusieurs fois lors de l’exécution de ces Tableaux, nous eûmes la sensation que la pianiste faisaient de surprenants choix à l’envers de la partition et des ses indications. Ou allant trop loin ailleurs, trop lentement en asséchant l’expression, trop vite en brouillant la ligne musicale, et même étonnamment pour cette pianiste, perdant des notes jusqu’à un beau cafouillage vers la fin. Si on ne lui reprochera jamais d’imprimer sa personnalité et son imagination à son interprétation, il nous faut reconnaitre que cette fois elle s’y montra moins convaincante. Mais elle finit néanmoins joliment la soirée avec deux impeccables bis tout en retenu, Bach d’abord, Chopin ensuite.

Crédit photographique : Khatia Buniatishvili © Julia Wesley

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