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Strasbourg échoue à réhabiliter le Roi Arthus de Chausson

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 14-III-2014. Ernest Chausson (1855-1899) : Le Roi Arthus, drame lyrique en trois actes et six tableaux sur un livret du compositeur. Mise en scène : Keith Warner. Décors et costumes : David Fielding. Lumières : John Bishop. Avec : Andrew Schrœder, Arthus ; Elisabete Matos, Genièvre ; Andrew Richards, Lancelot ; Bernard Imbert, Mordred ; Christophe Mortagne, Lyonnel ; Arnaud Richard, Allan ; Nicolas Cavallier, Merlin ; Jérémy Duffau, un Laboureur. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Jacques Lacombe.

Roi Arthus (Strasbourg14)-1 n’a pas eu la chance de voir représenté son unique opéra, ce Roi Arthus dont la composition (livret et partition) l’occupa presque dix ans. En 1899, à seulement 44 ans, il se tuait dans un accident de bicyclette. Initialement conçu pour l’Opéra de Paris, l’ouvrage ne sera crée que le 30 novembre 1903 à La Monnaie de Bruxelles et fort peu repris depuis. C’est donc à une authentique rareté que nous conviaient l’Opéra national du Rhin et son directeur Marc Clémeur, poursuivant ainsi leur défense du grand répertoire français du XIXème siècle un peu tombé en désuétude, des Huguenots à Louise en passant par Les Pêcheurs de Perles.

Las ! Au sortir de la première, force est de constater que cette nouvelle production ne contribuera pas à réhabiliter Le Roi Arthus et conduit même à s’interroger sur sa viabilité. Et cela, en raison de deux points noirs majeurs. Le premier s’appelle et son équipe, dont la mise en scène déroute et ne convainc pas. A quoi bon transposer l’action dans l’armée française au début de la Première Guerre Mondiale (quartier général des opérations au premier acte, entrepôt d’obus au second et poste médical avancé au dernier), si c’est pour ne rien en tirer, ni lisibilité de l’action, ni éclaircissement des comportements, ni approfondissement des psychologies ? Dans les décors écrasants et surchargés aux statues colossales de David Fielding, sous les éclairages crus et agressifs de John Bishop, nulle vie, nul théâtre n’habitent le plateau, rançon d’une direction d’acteurs aux abonnés absents qui abandonne les chanteurs à leur répertoire de geste stéréotypés quand elle ne leur impose pas des déplacements erratiques et sans logique. Si l’apparition de Merlin dans un pommier inversé tombant des cintres est plutôt réussie – mais pourquoi, dans le contexte de 1914, en faire un vieillard cacochyme à la barbe fleurie que ne renierait pas l’imagerie d’Epinal ?–, l’apothéose finale d’Arthus, qui troque sa tenue militaire pour une armure 100% moyenâgeuse et assiste sous une pluie de pétales de roses à l’érection de sa monumentale statue, touche au kitsch et au ridicule.

Second problème : la distribution, dont presque chaque élément pris isolément fait valoir de notables qualités, mais qui mise ensemble ne fonctionne pas. a beaucoup chanté des rôles lourds comme Turandot, Abigaille ou Isolde ; le matériau vocal en porte désormais les stigmates, la voix bouge énormément, l’aigu n’est plus qu’un cri, le timbre s’est élimé et a perdu sa chair. D’où une Genièvre monolithique, plutôt vociférante et, dans l’environnement imposé par , manquant de sensualité et de demi-teintes. Face à elle, le Lancelot d’ (le rôle est terrifiant de difficulté) a beau déployer des trésors de lyrisme, de subtilité et de voix mixte, il ne parvient pas à rendre crédible la passion qui les emporte. C’est d’autant plus dommageable que leurs duos constituent pratiquement la moitié de l’ouvrage… Remplaçant Franck Ferrari empêché pour raisons de santé,  connaît bien le rôle du Roi Arthus ; il l’a chanté lors de la production du centenaire de l’œuvre à La Monnaie et l’a enregistré pour Telarc sous la direction de . Son interprétation est d’une dignité et d’une intégrité parfaites, vocalement très tenue, aux aigus conquérants et fait enfin vivre sous nos yeux un être de chair et de sang dans toute sa complexité et ses contradictions. Le reste de la distribution ne souffre aucun reproche, du Mordred vaillant et sonore de au Lyonnel intense et émouvant de en passant par le Merlin empli de profondeur et de mystère de . Précisons enfin que tous, premier rôles inclus, possèdent suffisamment notre langue pour que la prononciation en soit constamment intelligible.

Roi Arthus (Strasbourg14)-6

Le chef d’orchestre canadien  croit en l’œuvre et cela se voit. Sa direction ferme et réactive apporte soutien aux chanteurs et attention à l’orchestre. S’il s’attache à révéler dans la partition les influences de César Franck ou d’Hector Berlioz, il n’ignore pas pour autant les évidentes références wagnériennes qui ont fait souvent qualifier Le Roi Arthus de «plus grand opéra wagnérien français». Il réussit toutefois bien mieux les atmosphères nocturnes ou mystérieuses que les grandes scènes épiques. L’ n’était en fait peut-être pas le plus adapté pour aborder cet ouvrage complexe et dense ; si l’engagement et l’attention des musiciens sont indubitables, les tutti sonnent souvent compacts et épais et les capacités de transparence sont limitées. Même le , d’ordinaire irréprochable, n’évite pas certains décalages et défauts d’homogénéité.

La raréfaction progressive de l’auditoire au fur et à mesure de l’avancée de la soirée ainsi que les applaudissements timides et peu nourris en fin de spectacle en témoignent ; cette production strasbourgeoise du Roi Arthus n’aura malheureusement pas su persuader le public de l’intérêt de l’ouvrage. Une seconde chance lui sera offerte en mai et juin 2015 puisque, hasard des programmations ou regain d’intérêt pour la musique d’, l’Opéra national de Paris le fera entrer à son répertoire.

Crédit photographique :   (Lancelot) et (Guenièvre) © Alain Kaiser

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