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Une biennale dans le Nuage avec Heiner Goebbels

La Scène, Spectacles divers

Villeurbanne TNP. Stifters Dinge (les choses de Stifter), 2007. Conception, musique et mise en scène : Heiner Goebbels. Scénographie, lumière et vidéo : Klaus Grünberg. Collaboration à la musique, programmation : Hubert Machnik. Création espace sonore : Willi Bopp. Assistant : Matthias Mohr. Avec la collaboration artistique et technique de l’équipe du Théâtre Vidy-Lausanne.
En tournée : robotique Thierry Kaltenrieder, régie lumière Mattias Bovard, vidéo Jérôme Vernez, régie plateau Jean-Daniel Buri, Fabio Gaggeta, Nicolas Pilet, régie son Ludovic Guglielmazzi, régie musicale du spectacle Matthias Mohr, administratrice de tournée Elizabeth Gay.

Stifters Dinge (c¦º) mario del Curto 3 (2)Stifters Dinge matérialise la musique dans des nuées de fumée quasi numériques, sans odeur mais d’une saveur inouïe, car elle donne à voir des bulles de neige vaporeuse dansant au rythme des sons sortis de cinq pianos debouts sans coffre et sans pianiste, dont le spectateur peut apercevoir le mécanisme, tels des œuvres d’art sans artiste et cependant orchestré par le maître du lieu, . En chef magicien et avisé, il dévoile dans ses « choses de Stifter », une musique nourrie de technologies ultra calées sans l’ombre d’une fausse note, déclamant par le biais des voix électronisées, de Lévi-Strauss par exemple, interviewé par Jacques Chancel sur la possibilité de découvrir un territoire encore jamais découvert aujourd’hui. « Non », répondit l’anthropologue.

Deux techniciens, seuls humains du tableau, apparaissent à l’ouverture pour ne plus ressurgir, saupoudrant de sucre les surfaces planes de la scène qui impriment alors leurs œuvres mouvantes. Des trois cadres débordés alors  sortent des vagues d’eau, des bulles de fumée nuageuse ou du sable comme du sucre qui frétillerait dans un tamis géant.

La lumière est l’invitée originelle de ces pièces que la scène du petit TNP épouse comme un gant, les spectateurs plongeant sans filet dans un son pur remanié par des textes subtils dits par des voix venant d’ailleurs, tandis que plane l’ombre d’Adalbert Stifter, écrivain romantique allemand du XIXème, dont les Cartons de mon arrière-grand-père dit : « Le bruissement, que nous avions précédemment entendu dans les airs, nous était maintenant connu ; il n’était plus dans les airs, il était près de nous. »

Stifters Dinge (c¦º) mario del Curto 1 (2)C’est bien là l’impression unique que nous avons lorsque nous sommes traversés par ces sons opaques à la douceur exquise, qui ravivent des tableaux de pianos plantés comme des arbres, d’où s’échappent des branches que la lumière rend étonnamment vivants. « Vous ne faîtes aucune confiance à l’homme ? » dit Chancel à Lévi-Strauss, qui répond finalement : « Je suis solitaire de nature ». N’est-ce pas le sombre constat du créateur ici : il n’y a plus que du son matérialisé dans le voir et l’homme est un astre perdu… dans un nuage ?

Pianotis de bulles de nuages ou clapotis d’eau, envolée de glace ou vent caressant les branches,  une mêlée mélodique nous envoie dans un univers créé de toutes pièces, où la machinerie, les percussions et les architectures de vide composent une symphonie de sensations croisées, se déployant dans un entre-monde sensitif, à la croisée de l’entendement et de la sensibilité, préciserions-nous avec Kant. Il fait sombre encore quand le son s’arrête et laisse toutes nos rêveries en suspens.

« Nous attendîmes, et regardâmes, je ne sais pas si c’était par admiration ou par peur de nous engager dans la chose. », écrit encore Stifter, dans ses Cartons, n’est-ce pas ce que nous invite à faire magistralement Goebbels dans cette œuvre sans précédent, hommage à l’écrivain, peintre de mots ?

Crédit photographique : Stifters Dinge © Mario del Curto

Les spectateurs curieux de cette œuvre magistrale d’un compositeur unique pourront se délecter au « Toboggan » à Décines, en allant voir le documentaire du réalisateur Marc Perroud, ce mardi 18 mars, à 20H30, « De l’Expérience des choses », 2008. Le film évoque le travail de sous l’angle justement de l’expérience cinesthésique envoûtante de Stifters Dinge.

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