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Concert 2e2m à haute tension

Concert, La Scène

Auditorium Marcel Landowski du CRR de Paris. 13-III-2014. Pascal Dusapin (né en 1958): Cascando pour huit instruments; György Ligeti (1923-2006): Sippal, dobbal, nádihegedüvel pour mezzo-soprano et 4 percussions; Simon Steen-Anderson (né en 1976): On And Off and To And Fro pour saxophone soprano, vibraphone, contrebasse et trois mégaphones; Juan Pablo Carreňo (né en 1978): Auca (I. Plegaria) (CM) pour guitare basse, accordéon et ensemble de vents. Katalin Károlyi, mezzo-soprano; Véronique Briel, Marion Lénart, Frédéric Baldassare, mégaphones; ensemble 2e2m, direction Pierre Roullier.

Carreno1©Jean_RadelLe programme qu’avait conçu , à la tête de l’, pour ce second concert de la saison à l’Auditorium Marcel Landowski, couvrait trois générations de compositeurs et ne proposait que des oeuvres rares, par l’originalité de leur dispositif et la singularité du projet qui les anime.

Cascando  (1997) de reprend la formation atypique d’Octandre d’Edgard Varèse (sept vents et une contrebasse). C’est un hommage au compositeur d’Amériques et à ses constructions sonores dans l’espace. D’une certaine radicalité, la pièce, aussi fulgurante que colorée, se concentre sur l’énergie du son – un ré pulsé et entretenu par les instruments en relai – et sa projection dans l’espace, en colonnes d’accords très stridents. Sous la conduite rigoureuse de , les musiciens maintenaient la tension de l’écoute durant ces dix minutes très intenses, exaltant les timbres et leurs combinaisons tout azimut.

Le cycle de chansons Sippal, dobbal, nádihegedüvel (2000), une des dernières oeuvres de , très peu donnée, est écrit sur les textes de son compatriote Sandor Weöres. Il sollicite quatre percussionnistes autour de la chanteuse. C’est la dédicataire de l’oeuvre, la mezzo-soprano hongroise qui était sur scène pour interpréter ces « folksongs », sept miniatures savoureuses où le sens des paroles, comme chez Berio, importe bien moins que la sonorité des mots et l’association des timbres instrumentaux qu’ils suscitent. Ainsi chaque mot d’une seule syllabe du troisième poème, Temple chinois, engendre-t-il une aura sonore différente. Ligeti intègre, non sans humour, au dispositif de percussions des sonorités qu’il affectionne comme la flûte à coulisse, les ocarinas, sifflets. La cinquième chanson, Rêve (douzième symphonie) se balance doucement sur la résonance de quatre harmonicas. La sixième, plus mélodique, met en valeur le timbre séducteur et richement coloré de qui soumet sa voix à toutes les singularités de l’écriture ligetienne. Le deuxième, comme le septième poème, est intraduisible; Ligeti en tire de courtes chansons qui ne sont qu’énergie et flux sonore coloré, pure expression de la verve ligetienne dans son raffinement et sa touche virtuose.

La préparation du plateau pour la troisième oeuvre du programme, celle du compositeur en résidence , réclamait temps et patience. On And Off And To And Fro du compositeur danois, dont le titre stimule d’emblée la curiosité, nécessite quelques instruments insolites – deux planches actionnées sur un rail par exemple –  et surtout l’électricité qui circule par l’intermédiaire de trois mégaphones – la technique low-tech du compositeur – joués ce soir par trois musiciens de l’ensemble. Ils sont au départ associés à chacun des instrumentistes –  contrebasse, saxophone soprano et percussionniste – dont ils hybrident les sonorités grâce à leurs capteurs mobiles. Le geste du « performer » accompagnant celui de l’instrumentiste prend une dimension chorégraphique qui participe du spectacle. Puis ils deviennent autonomes, mégaphones face au public, dans un trio très insolite et un rien virtuose, jouant sur les fluctuations risquées d’un larsen et autres morphologies engendrées par ces générateurs de sons drôles autant que facétieux. Le regard se focalise enfin sur le geste du percussionniste, actionnant, entre autre, ses deux planches dont le doux frottement participe d’un ensemble bruité et très actif, captivant l’oeil autant que l’oreille. Le spectacle, dont Pierre Roullier « tirait toutes les ficelles », était total et toujours magnifiquement réglé par un des compositeurs les plus innovants de sa génération.

Jubilatoire, puissante et éperdue, Auca (I.Plegaria), la nouvelle oeuvre du jeune compositeur d’origine colombienne Juan Pablo Carreňo, donnée en création mondiale, consacrait la soirée. Puisant au coeur des traditions de son pays – batucada, banda et pratique rituelle – Carreňo entretient, quelques quinze minutes durant, l’énergie de la transe. Auca, nous dit le compositeur, vient du nom d’une tribu d’indigènes Amérindiens de la forêt amazonienne réputés pour leur caractère violent. C’est une pièce superbe pour neuf instruments à vent (du tuba contrebasse au piccolo), trois percussions (dont la plaque métallique très sollicitée), un accordéon et une basse électrique: autant d’instruments judicieusement choisis pour que chacun apporte son tribut sonore, parfaitement audible, tout en se fondant dans une rumeur à haut voltage, souverainement conduite, qui ne manque pas d’évoquer les grandes parades festives du continent sud-américain. Radical jusqu’au bout, Juan Pablo Carreňo décide d’une fin cut qui propulse brutalement l’auditeur dans l’abîme du silence.

 Crédit photographique : Juan Pablo Carreno ©Jean Radel

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