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Dominique Meyer, un homme tranquille à Vienne

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Dominique Meyer, qui vient d’envisager la possibilité de démissionner, nous parle de la Wiener Staats Oper, cette grande maison d’opéra où tout semble parfaitement huilé, et pourtant…

 

Portrait_Meyer_12964_MEYER (2)Angela Ghiorghiu et Massimo Giordano le mercredi, Norma Fantini le jeudi, Dinara Alieva et Rolando Villazon le vendredi… chantaient dans Adrienne Lecouvreur, Tosca, Eugène Oneguine, en mars 2014…. À la Wiener Staatsoper, le programme change chaque soir, avec sur scène les plus grands chanteurs du moment ! Tout semble parfaitement huilé dans cette grande maison d’opéra, et pourtant… , qui vient d’envisager la possibilité de démissionner, nous parle de la Wiener Staats Oper.

Une troupe, un orchestre et un répertoire

Il s’exprime d’une voix douce, et de lui émane une sensation de calme tangible. Intendant de la Wierner Staats Oper depuis trois ans, aime rappeler comment il est arrivé là, dans ce vaste bureau d’angle ouvert sur Vienne, certainement la ville qui, de toutes, évoque le plus la musique. « C’était au Théâtre des Champs Élysées (qu’il dirigea 11 ans) , le 17 mars 2007, à 19h30, lors de la deuxième répétition de la 8ème de Bruckner par le Philarmonique de Vienne, dont les membres font partie de l’orchestre de la Staatsoper. Deux des musiciens sont venus me voir pour me dire que l’État autrichien cherchait un nouveau directeur pour l’Opéra. » Il sourit à ce souvenir.  « Ils m’ont dit : Nous voulons vous dire au nom de l’orchestre, que nous aimerions que ce soit vous ! » Une histoire d’amour donc, confirmée en 2011 au bout de 15 mois lorsqu’on lui propose d’allonger d’ores et déjà son mandat prévu jusqu’en 2015, à 2020. « C’était très agréable, continue Dominique Meyer, cette impression d’avoir un chemin tout ouvert devant soi pour programmer tranquillement. »

« C’est le seul Opéra au monde où à chaque saison, au fil des 300 représentations, on peut jouer 50 opéras et dix ballets différents, grâce à la présence du meilleur orchestre d’opéra au monde, capable de jouer toutes sortes de musiques de façon très flexible, avec des chefs d’orchestre qui ont chacun leur conception personnelle des œuvres. On peut entendre à la suite Verdi, Wagner, Puccini, Mozart… et cette diversité de programmation nous permet, à chaque saison,  de faire venir à Vienne, presque tous les plus grands chanteurs du monde. » En mars, étaient aussi au programme La Bohème, Wozzeck avec Matthias Goerne, et la première d’un nouveau Lac des cygnes…

Pourtant, malgré des records d’audience, les recettes ne couvrent que 47% des dépenses et Meyer vient de prévenir calmement qu’il démissionnerait si l’État autrichien ne trouvait pas de solutions aux problèmes financiers de l’Opéra. La subvention de 50 millions d’Euros, modeste par rapport à celle de l’Opéra Bastille à Paris (120 millions)ou celle de l’Opéra de Zürich (80 millions), n’a pas augmenté depuis 1999.

Dans cette ville de 1,7 millions d’habitants, l’Opéra, situé au cœur géographique de la ville, et au croisement de ses grandes artères, est plein tous les soirs (99,2%). « La musique en général et l’opéra font partie de la culture locale. Nous jouons cinquante œuvres dans la saison, mais avec des distributions différentes, et le public revient. Mon projet d’entreprise, celui que que j’ai proposé au Conseil d’administration, c’est la modernisation du théâtre de répertoire pour faire en sorte qu’une représentation quotidienne du répertoire ait la même qualité qu’une représentation « di stagione » récente. Ma stratégie se déroule en trois actes, explique-t-il : Premièrement, faire revenir dans le répertoire des œuvres, du passé ou du présent, qui ne sont pas ou plus jouées, et en même temps moderniser les œuvres au répertoire. J’ai programmé Alcina de Haendel dès 2010, c’était ma seconde nouvelle production ici, et Alceste de Gluck en novembre 2012. Mahagony, en 2012 et cette année la Petite renarde rusée. L’année prochaine, je passe au second acte, en reprogrammant des œuvres modernes déjà existantes mais peu jouées, de compositeurs comme Gottfried von Einem ou Thomas Adès. Enfin, troisième acte, j’ai trois commandes en cours pour la grande salle. Une à Penderecki, une à Jorg Widman pour 2017, et une à une compositrice autrichienne Olga Neuwirth. J’ai aussi commandé un Opéra pour enfants à Joanna Doderer, pour le petit théâtre où nous donnons environ 50 représentations par an. »

Pour leur faciliter la découverte de l’opéra, les enfants ne payent que 15 Euros leurs places à la Wiener Oper, et 8 Euros pour les ballets. Plusieurs programmes sont organisés aussi, avec les écoles, qui les font assister à des répétitions d’une œuvre, et ensuite à une de ses représentations. Le lendemain du fameux Bal de l’Opéra, avant de remettre la salle en état, on y joue deux fois La Flute enchantée pour plus de 7000 enfants venus de Vienne et des provinces. »

La perfection est dans le détail

Dès son arrivée, Dominique Meyer a initié une remise à niveau des productions du répertoire en augmentant la durée des répétitions qui sont passées de deux à douze jours, et en faisant revenir, si c’est possible, les metteurs en scène d’origine pour revivifier leur création. «  Deux personnes que je rencontre tous les deux mois, travaillent ainsi à inspecter tous les décors et tous les costumes pour repérer ceux qui ont besoin d’être rafraichis et suivre leur restauration. Depuis mon arrivée, je veille à ce que toutes les représentations, créations ou reprises, aient la même spontanéité.»

C’était le cas de la vibrante Tosca à laquelle j’ai assisté, 570ème représentation d’une production créée en 1957 (Karajan dirigeait la Tebaldi, avec Tito Gobbi…) dans une mise en scène de Margarethe Wallmann qui reste efficace et émouvante. Pendant que la voix puissante et agile de Norma Fantini résonnait dans les profondeurs du décor archétypique de Nicola Benois, j’ai compris comment on construit un programme, en combinant des représentations huilées, économes en budget mais parfaites, avec des créations.

Toutes les productions n’ont pas cette qualité. La représentation d’Eugène Onéguine que j’ai vue n’était que la 33ème, et pourtant elle semble déjà périmée. Rares sont les mises en scènes « audacieuses » qui enrichissent réellement une œuvre, tout simplement parce que ce n’est pas leur intention. L’arbitraire de Falk Richter s’exprime dès le premier acte : le jardin des Larin est une cour de kolkhoze et la neige tombe alors que l’action se passe au début de l’automne. Tatiana écrit sa lettre sur un lit de glaçons enroulée dans des couvertures en fourrure de dralon marronnasse… Pourtant l’œuvre, servie par des artistes merveilleux, résiste à l’ineptie des « créateurs » des décors et de la mise en scène. On assiste médusé à une représentation désincarnée, avec des chanteurs portés par la perfection de l’orchestre et la musique sublime de Tchaïkovski, et qui jouent au-delà de ce qui est à voir sur la scène en faisant vivre leurs personnages hors de l’aliénation imposée par K. Hoffmann et F. Richter. Cette mise en scène et ces décors lamentables auraient peut-être tout fait sombrer ailleurs, mais pas à Vienne !  Mariusz Kwiecien chante un Onegin qui a peut-être gardé un peu de la finesse acquise auprès de Fiona Shaw, dans la mise en scène du Met fin 2013. Dinara Alieva surmonte tout et fait oublier Anna Netrebko à ceux qui l’auraient vue précédemment dans ce rôle. Et Rolando Villazon campe un Lenski agité, lamentable mais attachant.

La 6ème  représentation d’Adriana Lecouvreur, (la première a eu lieu à Vienne le 16 février dernier) dans la mise en scène de David McVicar  a, elle, toutes les bonnes vibrations nécessaires pour durer. Créée à la Royal Opera House en Novembre 2010, c’est une coproduction entre la Royal Opera House, le Liceu de Barcelone, la Wiener Staatsoper, l’Opéra National de Paris et l’Opéra de San Francisco. On y entend ici Angela Gheorghiu qui se joue elle-même en Adriana Lecouvreur, Massimo Giordano (Maurizio), Roberto Frontali (Michonnet) and l’extraordinaire Elena Zhidkova (Principessa de Bouillon).

Dans la cadre de sa stratégie, Dominique Meyer a choisi coproduire les nouvelles mises en scène, pour faire des économies consacrées au rafraichissement du répertoire. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir augmenté le nombre des nouvelles productions passées de quatre à six par an. En 2013-2014 on a déjà vu La Fanciulla del West de Puccini avec Nina Stemme et Jonas Kaufmann en octobre 2013, en novembre La Flûte enchantée de Mozart, en janvier Rusalka de Dvorak, et en mars, cette Adriana Lecouvreur. Lohengrin de Wagner ouvre le12 avril et La Petite Renarde rusée de Janacek, le 18 juin. Un niveau de qualité qui a évidemment un coût.

Une maison accueillante et conquérante

Tout est facile, pour les spectateurs à la Wiener Staatsoper: l’accès par tramway, bus ou métro, les vestiaires sont faciles à trouver, les foyers sont vastes, il est très facile de prendre un verre à l’entracte dans l’un des dix bars, les surtitres sont placés sur chaque dos de fauteuil et le texte n’étant visible que dans un angle étroit de vue, n’éblouissent pas le voisin.… Il y règne aussi une affabilité, et une gentillesse typiquement viennoise qui sont peut-être une des formes, oubliée chez nous, de la politesse.

Et pour quelques Euros, on peut assister debout aux représentations, dans l’espace réservé au centre de l’orchestre au fond de la salle. Autre attention aimable pour les Viennois qui ne peuvent pas s’offrir une place ou qui n’ont pas réussi à en avoir, on dresse, à la belle saison, sur la petite Place Herbert von Karajan, un écran géant sur lequel l’œuvre jouée dans la salle est retransmise en direct. On peut apporter son coussin ou un pliant et assister gratuitement à la représentation.

Le monde entier est invité aussi, par le biais d’internet : « J’ai cherché et j’ai trouvé des sponsors pour financer notre projet « live » sur internet. Pour 14 Euros, vous pouvez maintenant suivre les opéras en direct, chez vous, avec autant de personnes que vous voulez. » L’opéra Tupperware… pourquoi pas ? Dominique Meyer prévoit même de transmettre bientôt deux flux d’images pour que les spectateurs puissent choisir le type de retransmission qui leur convient, plus ou moins édité, « et dans quelques mois, nous transmettrons même en Ultra HD ! » Ce qui devrait apporter aussi des revenus supplémentaires.

Suspense

La salle étant remplie que faire de plus ? Les subventions n’ont pas bougé depuis 14 ans. Dominique Meyer ne veut pas augmenter le prix des places, comme on le lui demande : « ..les prix de certaines catégories sont déjà très élevés même s’ils sont encore loin de ceux de Londres ou Milan. » Alors que le Directeur du Burg Theater, Matthias Hartmann, vient d’être renvoyé avec fracas pour pertes, Dominique Meyer refuse de se laisser acculer à en faire lui-même, et montre son soutien à Hartmann en lui confiant la nouvelle mise en scène de Lady Macbeth von Mzensk. Le 20 mars, dans un entretien avec le magazine autrichien News, il disait « faire confiance « au ministre autrichien de la culture Josef Ostermayer qui ne cesse de répéter qu’il « allait trouver une solution ».

Elle semble évidente… Une valse ?

Crédit photographique : Dominique Meyer ©  Wiener Staatsoper / Michael Poehn

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