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Manon Lescaut sur papier glacé à Baden-Baden

La Scène, Opéra, Opéras

Baden-Baden. Festspielhaus. 12-IV-2014. Giacomo Puccini (1858-1924) : Manon Lescaut, drame lyrique en quatre actes d’après L’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut de l’abbé Prévost. Mise en scène : Sir Richard Eyre. Décors : Rob Howell. Costumes : Fotini Dimou. Lumières : Peter Mumford. Chorégraphie : Sara Erde. Avec : Eva-Maria Westbroek, Manon Lescaut ; Massimo Giordano, Renato des Grieux ; Lester Lynch, Lescaut ; Liang Li, Géronte de Ravoir ; Bogdan Mihai, Edmondo ; Reinhard Dorn, l’Aubergiste / le Capitaine ; Magdalena Kožená, le Chanteur ; Kresimir Spicer, le Maître de ballet ; Arthur Espiritu, l’Allumeur de réverbères ; Johannes Kammler, le Sergent des archers ; Saulo Garrido, le Danseur de tango. Philharmonia Chor Wien (Chef de chœur : Walter Zeh), Orchestre philharmonique de Berlin, direction : Sir Simon Rattle.

Manon_Lescaut_3_c_Jochen_KlenkPour le versant lyrique de sa seconde venue au Festival de Pâques de Baden-Baden, l’ et son chef ont choisi de présenter Manon Lescaut de Puccini. Un grand écart stylistique avec La Flûte enchantée de Mozart qui ouvrait les festivités l’an dernier, d’autant que dirigeait ainsi son premier opéra du compositeur italien.

Et cette fois, nul doute n’est plus permis ; c’est bien l’orchestre et son chef qui sont les véritables vedettes de la soirée. En configuration numériquement supérieure, dans une œuvre bien plus apte que celle de Mozart à mettre en valeur ses fantastiques capacités symphoniques, l’ offre une splendeur sonore enivrante de chaque instant. Plénitude et intensité des tutti, transparence et lumière des pianissimi, velouté des cordes (quelle rondeur des pizzicati de contrebasses !), perfection instrumentale des solos (quels bois !), tout concourt à une prestation musicale d’un modelé et d’un niveau exceptionnels.

Cet hédonisme sonore, cette primauté donnée à l’orchestre et à son chef trouvent leurs limites quand ces derniers, de ci de là, trahissent leur inexpérience de la fosse et du théâtre. La réactivité aux chanteurs, à la scène ne leur est ni innée ni immédiate. Simon Rattle marque les contrastes et, quand il lâche la puissance de l’orchestre, les chanteurs, pourtant de fort gabarit, tendent à disparaître dans le déferlement de la masse instrumentale. Le choix de tempi extrêmes peut les mettre en difficulté, les asphyxiant par sa lenteur («Cortese damigella» que le ténor tente sans succès d’accélérer) ou a contrario les déstabilisant par de brusques précipitations (nombreux décalages avec le chœur). L’entente entre la fosse et le plateau n’est audiblement pas parfaite au premier acte ; elle ira heureusement en s’améliorant au cours de la représentation.

Pour tenir tête à une telle Rolls-Royce, Baden-Baden a réuni une distribution de format international. reprend cette Manon qu’elle a déjà chantée à Bruxelles, toujours aussi prodigieuse d’engagement dramatique, de sensualité, de force. Après plusieurs rôles vocalement lourds, le timbre cependant s’est épaissi, l’aigu a perdu de sa lumière et de sa facilité et la voix sonne désormais un peu mûre pour ce rôle de toute jeune fille. Le Des Grieux de possède incontestablement le physique du rôle et une quinte aiguë puissante, qu’il exhibe avec complaisance. Mais on cherche en vain l’émotion, le frémissement, l’élan de la passion dans ce jeu désuet et sans relief, cette émission monotone, cette pauvreté de nuances et de couleurs. Il faut attendre le dernier acte pour que, dans l’expression de la douleur, il trouve enfin un peu de véracité. Le Lescaut intense et brillant de , le Géronte jeune encore et d’une dignité, d’une intégrité vocales exemplaires de , l’Edmondo séduisant et juvénile quoiqu’un peu juste en puissance de complètent avec efficacité cette distribution qui ne tient pourtant pas toutes ses promesses. Enfin et selon une habitude qui semble bien établie à Baden-Baden, les seconds rôles sont distribués avec un luxe incroyable : interprète le madrigal de sa voix mordorée, Kresimir Spicer donne un relief savoureux au maître de musique et Reinhard Dorn fait une courte apparition en aubergiste et capitaine.

Manon_Lescaut_c_Monika_Rittershaus

La mise en scène de fera très certainement les délices du Metropolitan Opera de New York, coproducteur du spectacle et dont le directeur Peter Gelb avait fait le déplacement pour cette première. Seule concession à l’air du temps : la transposition dans le Paris de l’occupation allemande, qui pose quelques problèmes de cohérence avec le livret (il est fort douteux qu’on y déportait les prostituées en Amérique) et surtout n’apporte rien à l’intrigue. Géronte devient donc un collabo qui tire profit de ses amitiés nazies et Manon vient mourir au dernier acte dans les ruines de son hôtel particulier dévasté par les bombardements. C’est surtout le prétexte aux décors somptueux quoiqu’un tantinet écrasants et peu propices à l’intimité de Rob Howell et aux costumes chatoyants et élégants de Fotini Dimou. Dans ce riche écrin, assure une direction d’acteurs classique mais très professionnelle, même s’il peine à y faire naître l’émotion. Le second acte, plus varié dans ses péripéties et ses ambiances, est de ce point de vue le plus réussi. Quant à la volonté annoncée d’en faire une œuvre «de sexe et de mort», elle reste cantonnée à un fort sage érotisme bon chic, bon genre, le summum de l’audace résidant dans une colonne aux bas-reliefs inspirés du Kâmasûtra.

Crédit photographque : (Manon Lescaut) et (Géronte de Ravoir) © Jochen Klenk / Eva-Maria Westbroek (Manon Lescaut) et (Des Grieux) © Monika Rittershaus

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