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Pavel Haas et les enfants d’Auschwitz

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

In memoriam Pavel Haas. Leoš Janáček (1854-1928) : Sonate violon/piano transcrite pour hautbois/piano ; Pavel Haas (1899-1944) : Suite opus 17 ; Bruno Giner (1960-) : Trois silences déchirés ; Witold Lutosławski (1913-1980) : Epitaph ; Antal Doráti (1906-1988) : Duo concertant. Hautbois, Fabrice Ferez . Piano, Marc Pantillon. 1 CD Gallo. Référence : CD-1426. Code-barre : 7619918142622. Enregistrement effectué du 9 au 11 novembre 2013 au Studio de Couvet (Suisse). Notice bilingue (français/anglais). Durée totale : 61’13

 

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Pavel haas in memoriamTous les mélomanes de la Vieille ville espagnole en ont fait l’expérience : lorsqu’en Franche-Comté, résonne, au sein de l’Orchestre Victor Hugo, le hautbois de , par ailleurs actuellement co-directeur artistique de Tetraktys, essentiel ensemble de musique de chambre franc-comtois, et également chef d’orchestre de l’Orchestre Philharmonique de Besançon, le Temps réalise le vœu du poète en marquant une pause.

C’est à un émouvant voyage dans le Temps que nous convie aujourd’hui le hautboïste bisontin en compagnie du pianiste suisse . Un voyage dans l’Europe musicale du XXème siècle qui, comme chacun le sait, fut un des plus violents que l’homme a produits. Le compositeur tchèque en fit les frais, présent qu’il fut aux pires moments de l’Histoire : soldat des Habsbourg pendant la première guerre mondiale, morave puis slovaque après les accords de Munich, sa judéité le conduisit en 1941 à Terezin où les nazis exploitèrent son talent de compositeur pour la vitrine musicale et manipulatrice qu’ils avaient décidé de montrer au Monde. Le temps d’y composer 3 œuvres ultimes dont une Suite pour cordes audible dans le film de propagande des nazis tourné à Terezin en 1944, sera conduit à Auschwitz et exécuté dès son arrivée le 17 octobre de la même année. Il avait 45 ans.

70 ans après cette pierre noire de l’Histoire des hommes, ce disque vient salutairement rappeler que les enfants des 30 glorieuses et leurs descendants ne doivent pas oublier qu’ils sont à jamais les enfants d’Auschwitz.

Intitulé avec évidence « In memoriam Pavel Haas », les œuvres judicieusement choisies tournoient autour de la mémoire du compositeur trop tôt disparu. Un compositeur qui fut l’élève de Janacek, un compositeur qui, malgré ses succès (son opéra Le Charlatan), avait étrangement du mal à finir ses œuvres, nous dit-on dans un livret détaillé et ému. Malmené comme il le fut par les deux guerres mondiales (la première interrompit même ses études musicales) il sombra dans une profonde dépression qui n’est pas sans rappeler les tourments qui devaient anéantir de même l’autre fleuron de l’espèce humaine que fut Stefan Zweig.

Tout fait sens dans ce disque. Même la photo de la jaquette du bien nommé Col de la Bataille, lieu emblématique de résistance du Vercors, où et ont donné la première audition de ce programme très original.

Le centre de gravitation de cet album est la Suite opus 17 composée en 1939 par Pavel Haas. En 3 mouvements d’une quinzaine de minutes, conçus comme « un cri de douleur et un appel à la solidarité nationale face à la barbarie en marche » (comment ne pas songer au déchirant « Monde d’hier » de l’écrivain autrichien ?), Haas déroule une musique exigeante, de pure introspection mais qui, replacée dans son contexte, va droit à l’âme. On est très loin de certaine fête de la bière de Munich, même si l’on perçoit les échos du patriotique Choral de Saint Venceslas ou encore le Choral Hussite de ralliement face à l’envahisseur Ktoz jsu bozi bojovnici. A l’origine, cette Suite était même une composition vocale dénonçant l’envahisseur nazi. Le texte disparut et le hautboïste Frantisek Suchy en réalisa l’adaptation pour hautbois et piano.

C’est ce que s’est également permis de faire Fabrice Ferez avec la Sonate de , prévue originellement pour le violon. Avec ses réminiscences opératiques de Katia Kabanova, voir celles, plus discrètes, de La petite renarde rusée, son pouvoir de séduction ouvre idéalement un programme qui peut apparaître austère pour qui rechignerait à être de ce voyage vers le nœud gordien de l’Histoire que fut l’exécution sans état d’âme des artistes par les nazis.

Le Duo concertant d’, plus connu pour sa foultitude d’enregistrements souvent historiques (son intégrale des Symphonies de Haydn mais aussi un Vaisseau fantôme indépassable) clôt le disque avec le même bonheur. Doráti fut un élève de Kodaly et de Bartok. Cette ascendance pédagogique innerve sa composition où l’on retrouve formules et concision sans concession de l’auteur du Concerto pour alto, œuvre dont l’élève Doráti assura la création en grand maître.

Entre temps, nous aurons entendu une autre pièce rare,  Epitaph, de . Composée en 1980, année de sa mort, c’est une oeuvre de cinq minutes où la virtuosité, l’écoute mutuelle des deux musiciens est au niveau de l’exigence détachée du morceau.

Il est temps de dire combien, servis qu’ils sont par une ample prise de son qui rend justice tant à la finesse des sons produits par le hautbois de Fabrice Ferez (il fut élève de Sandor Végh) qu’à la délicate rondeur réverbérée juste ce qu’il faut du très beau piano de Marc Pantillon, les deux interprètes captivent et atteignent le but empathique qu’ils se sont fixés. Comme la plupart des artistes, ils semblent là pour reconstruire inlassablement le Monde que tant s’évertuent à mettre à mal…

Composés en 2013 pour Fabrice Ferez, Les Trois silences déchirés, de (qui prolonge ici musicalement, et en toute logique, le travail littéraire entrepris avec son ouvrage « Survivre et mourir en musique dans les camps nazis »), apparaissent comme la réponse des enfants d’Auschwitz à la Suite opus 17 de Pavel Haas. A l’évidence Fabrice Ferez est en phase complète avec cette création. Réservés au seul hautbois, ces Trois Silences se glisse littéralement, et nous avec, dans la peau de Pavel Haas, offrent au virtuose les vertiges des écarts, la brièveté des motifs, l’introspection du son, le cryptage musical façon Bach des lettres du nom du compositeur tchèque (si-mi-la-mib H.A.A.S.) et même la réapparition salutaire du choral hussite déjà utilisé par Haas.

Une manière de nous rappeler, en cette période étrange qu’est le début de notre XXIème siècle, époque où l’histoire semble n’en pas vouloir finir de bégayer, (où se font même entendre d’invraisemblables voix non pas contre la barbarie nazie mais contre ce qui aurait été in fine une manière de complot juif!), que la bataille continue. Que nous sommes plus que jamais les enfants d’Auschwitz.

En coopération avec la
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