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John Storgårds parle de son intégrale symphonique de Sibelius

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John Storgårds est le nouveau chef qui monte dans le répertoire de Sibelius. Chef principal de l’Orchestre philharmonique d’Helsinki, l’orchestre le plus lié à la musique de Sibelius, il a été le premier à diriger et enregistrer les fragments de la mystérieuse Huitième symphonie avec ce même orchestre. Pour Chandos, il vient d’enregistrer l’intégrale des symphonies avec le BBC Philharmonic Orchestra. Pour ResMusica, le chef revient sur son expérience avec Sibelius, avec le chef et éminent sibélien Paavo Berglund, et ces deux orchestres.

 

Storgards_TuuliResMusica : Beaucoup de vos collègues finlandais ont déjà enregistré le cycle symphonique de , parfois plus d’une fois. Qu’est-ce qui explique son attrait?
: Je pense qu’il y a encore tellement de choses à découvrir dans sa musique, d’une manière intemporelle, et de tant de points de vue différents.
Pour les compositeurs d’aujourd’hui, Sibelius est très intéressant : la manière dont il s’est développé comme compositeur, sa façon de travailler avec ses matériaux, et ce bien avant qu’il soit mûr, en particulier dans le répertoire symphonique.
D’autre part, pour les auditeurs d’aujourd’hui, sa musique est encore forte, et d’une manière positive, qui vous élève. Si la musique de Sibelius est bien interprétée, elle a vraiment beaucoup à donner aux gens. Il y a quelque chose d’authentique en elle.
Même dans les parties les plus sombres de sa musique, il y a un fort sentiment de présent, de la vie, de la substance de l’être humain. Ceci est bien sûr difficile à expliquer. Tous les compositeurs n’ont pas ça, du moins pas de la même manière. Je pense que c’est une des raisons pourquoi les gens reviennent toujours à cette musique.
C’est ce qui s’est passé pour moi aussi. J’ai grandi avec un fort sentiment d’implication dans sa musique, au fur et à mesure des années. J’ai eu ce sentiment que ce ne serait pas mal si je réalisais mon propre cycle. J’ai découvert des choses en quoi je crois vraiment, qui sont importantes, et que je voulais exprimer. Je ne pense pas que je sois un chef individualiste qui cherche à mettre sa marque sur la façon dont il conçoit l’interprétation.
Sibelius n’est pas facile pour un chef. Il donne des marques et des indices clairs sur ce qu’il souhaite obtenir, mais il n’est pas aussi précis que Mahler. En fin de compte, vous avez vraiment besoin de travailler la musique jusqu’à obtenir le sentiment que là, c’est juste, que maintenant, le son est bon. Que maintenant, l’équilibre est juste. Que j’entends ce petit motif au deuxième hautbois avec la bonne relation avec ce qu’on entend aux premiers violons, ou quelque chose comme ça. Sa musique est pleine de détails, mais il ne faut jamais perdre de vue le flux général, la forme et la structure. Ceci est extrêmement important. Vous ne pouvez pas être trop libre, je pense. Il y un risque de perdre quelque chose, qui est vraiment là, dans la structure générale, très naturelle. C’est cette structure qui vous saisit, d’une manière musicalement très naturelle. Vous devez faire entendre tous ces détails, mais en même temps ne pas détruire les grandes lignes, l’intensité, la grande puissance et le débit. C’est toute la difficulté.

CHAN 10809RM : Quels sont les points de vue que vous avez essayé de révéler dans votre cycle ? Avez-vous essayé de forger une approche distincte de celle de vos prédécesseurs ?
JS : Tout d’abord, je savais déjà que j’allais faire ce grand projet avec le « BBC Phil’ », quelque chose à long terme, ce qui est très bon. Nous avons fait beaucoup de concerts avec toutes les symphonies, sur une durée de deux ans. Cela comprenait des concerts aux Proms ainsi que des concerts à Manchester et en dehors. Pendant cette période, nous avons déjà commencé à enregistrer, peu à peu. La dernière session a été liée au cycle que nous avons effectué dans des concerts au cours d’une semaine, à Manchester.
Il y a quelques années, quand j’ai su que j’allais faire ce projet, j’ai en quelque sorte arrêté d’écouter ce que les autres chefs avaient fait. J’ai vraiment écouté beaucoup d’interprétations, d’approches très variées. Bien sûr, c’était intéressant et inspirant de faire ces écoutes. Même les interprétations que je n’ai pas aimé, j’y ai trouvé quelque chose d’intéressant.
Mais quand j’ai démarré ce projet, en réalité je ne cherchais pas à faire quelque chose d’une manière nouvelle, ou de comparer mes interprétations avec d’autres chefs. J’ai essayé d’oublier tout ce que j’avais entendu – juste être avec le compositeur, les partitions, moi-même et l’orchestre.
L’orchestre fait partie de tout cela, avec une confiance qui va dans les deux sens. Beaucoup de choses se sont passées dans les répétitions qui m’ont amené vers quelque chose en quoi je crois. C’est uniquement comme cela que j’ai forgé mes interprétations sur ces enregistrements. Je n’ai pas réfléchi à souligner tel détail pour faire pareil ou différemment de tel chef.

RM : Les orchestres et le public britanniques sont familiers de la musique Sibelius, qui a été défendue par des chefs britanniques tels que Malcolm Sargent, Simon Rattle, et Colin Davis. Que pensez-vous du en tant qu’orchestre sibélien ?
JS : Pour ce que j’en sais, le « BBC Phil’ » avait joué toutes les symphonies avant, mais pas autant que d’autres orchestres britanniques. L’une des idées de la direction du BBC Phil quand ils m’ont choisi comme principal chef invité, c’est qu’ils voulaient vraiment que je les engage plus dans Sibelius. Cela m’a rendu très heureux.
Nous avons immédiatement commencé à parler d’enregistrer toutes les symphonies de Sibelius, dès les premiers entretiens que nous avons eus. Ce fut très excitant et intéressant pour moi. D’une certaine façon, je pense que probablement la tradition du BBC Phil sur la façon de jouer Sibelius est en ce moment très liée à la façon dont je le fais avec eux. Leur tradition dans cette musique n’était pas clairement établie jusque-là.
Par exemple, quand nous avons fait la Symphonie n°4, il y avait des musiciens qui se souvenaient à peine quand ils l’avaient jouée la dernière fois. En outre, la Sixième et la Troisième, ils ne l’avaient pas tant joué. La Septième, ils l’avaient jouée avec beaucoup de chefs différents. La Première aussi. Ils avaient une approche très forte, qui leur est propre, ce qui était excellent. J’ai aussi senti que j’ai beaucoup reçu d’eux, dans la façon dont nous avons fait cette symphonie.
Le « BBC Phil’ » est un orchestre qui donne tout en concert, mais aussi en studio lorsque la lumière rouge est allumée. Ce n’est pas me cas avec tous les orchestres. Avec le « BBC Phil’ », dans le studio, c’est comme être en concert. Je pense que l’on peut entendre sur ce coffret. J’en suis très heureux. Ils y ont vraiment mis tout leur cœur. Ils devraient être en mesure de convaincre quiconque qu’ils sont élevés à un niveau d’orchestre sibélien.

RM : était sans doute l’un des plus grands interprètes de Sibelius qui ait jamais vécu. Est-il vrai que vous avez étudié avec lui ? Si oui, comment votre travail avec lui a-t-il influencé votre interprétation de Sibelius ?
JS : Je n’ai pas étudié avec lui dans le sens traditionnel, mais on peut dire que nous sommes devenus proches dans ses dernières années. Tout a commencé quand j’étais encore premier violon dans un projet où il dirigeait pour la première fois l’orchestre de chambre Avanti !, en 2000 je crois. Nous nous étions rencontrés avant, brièvement, et il avait également visité la classe de direction d’orchestre quand j’y étais. Mais c’était à ce moment, quand il était encore en grande forme, que nous sommes devenus proches.
Ensuite, il s’est montré très intéressé par ce que je faisais, à la fois pour la direction et l’interprétation. Je l’ai toujours respecté et admiré, non seulement pour son Sibelius, mais en général. Il était un grand héros pour moi.
Plusieurs des derniers concerts auxquels il a assisté étaient les miens, tant avec le Philharmonique d’Helsinki et l’Orchestre de l’Académie Sibelius.
Chez lui j’ai discuté de musique, en particulier Sibelius. Nous avons eu deux séances où nous sommes allés vraiment dans les partitions, toutes les symphonies. C’était, d’une certaine manière, le maître et le petit garçon, je le ressentais comme ça. En même temps, il ne cherchait pas à m’enseigner, et je ne lui demandais comment faire ceci ou cela. Nous discutions. Ce fut très intéressant, parce qu’il découvrait toujours de nouvelles choses avec ces pièces. Toutes ses interprétations étaient très différentes les unes des autres.
Même quand il a cessé de diriger, il était toujours désireux de trouver quelque chose de nouveau dans sa conception de ces pièces. Ce que nous avions en commun était une énorme conviction dans la qualité de cette musique et également un grand intérêt dans les nombreux détails de la partition.
À l’époque, je ne savais pas encore que j’allais enregistrer toutes les symphonies. Maintenant que j’ai mené à bien ce projet, je suis encore plus heureux que nous ayons eu ces sessions de travail. Donc, je n’ai pas été vraiment étudié avec lui, mais dans un sens, oui.

RM : À l’exception peut-être des deux premières symphonies, Sibelius s’engage dans des mondes expressifs très différents d’une symphonie à l’autre. Avez-vous essayé d’appliquer une approche cohérente à chaque symphonie, ou avez-vous essayé de voir chaque symphonie comme une entité unique?
JS : C’est une bonne question. Dans un sens, je pense que l’on doit prendre chaque symphonie comme une aventure à part, parce qu’elles sont tellement individuelles. J’ai probablement pris une approche similaire pour toutes, ce qu’on peut percevoir dans le résultat final. Cela se retrouve  en termes d’ambiance sonore générale et d’équilibre. Par exemple, des lignes de basse, les bois, les cordes graves, le niveau de vibrato, ce genre de choses.
Cependant, Il y a des sonorités spécifiques dans chacune de ses œuvres, et chacune est une telle pièce d’art que vous avez à la prendre pour elle-même, sans la rattacher aux autres. Il faut trouver le ton juste, mais dans son propre univers. Par exemple, vous ne pouvez pas utiliser le vibrato dans la Quatrième symphonie de la même manière que la première ou la deuxième.

RM : Eliahu Inbal je crois disait que les symphonies de Mahler étaient comme autant  chapitres d’un roman gigantesque. Est-ce comme ça avec Sibelius ? Sont-elles 7 chapitres d’un roman ou 7 histoires individuelles ?
JS : Je le vois plus comme 7 histoires individuelles. Avec Mahler, absolument, chaque symphonie est liée à la précédente. C’est une histoire continue, du début à la fin. Avec Sibelius, on peut voir des relations entre les deux premières symphonies. Mais à partir de là, on ne peut deviner la forme de la symphonie suivante à partir de la précédente. La Symphonie n°5 est une de ses symphonies les plus jouées. La fin est très positive et pleine d’énergie, mais pas de la même manière que la deuxième. La n°6 a un paysage sonore et une couleur totalement différents par rapport aux autres. La n°7 était à l’origine une fantaisie en un seul mouvement, mais elle mérite d’être désignée comme une symphonie.

RM : Vous avez étudié et dirigé ces œuvres depuis longtemps. Vos opinions (et interprétations) ont-elles évolué au fil du temps ?
JS : Probablement pas beaucoup. Même avant que je commence à diriger ces œuvres activement, je les ai toujours aimées. Quand j’ai finalement commencé à les diriger, à l’époque j’avais 30 ans, j’ai commencé avec la Cinquième Symphonie, la plus difficile pour un chef inexpérimenté. Déjà à ce moment j’avais une vision sur la façon dont cette œuvre devrait être rendue. Ma façon de faire s’est bien sûr développée, mais cela a plus à voir avec mon développement comme chef en général.
La symphonie qui m’a posé le plus de problèmes était la n°6. Je pense que c’est le cas pour de nombreux chefs. Elle est si fragile à la fin, et tout tient tellement à obtenir la bonne relation entre le caractère, les tempi, les sonorités, et les couleurs. Donc, mes trois premiers essais de la Sixième n’étaient probablement pas si brillants. Il a fallu du temps avant que j’y arrive, avant que j’ai l’impression d’être sur le bon bateau.
Avec la Quatrième, je me suis senti comme à la maison dès la première fois que je l’ai abordée. Elle n’a jamais été un problème pour moi.

RM : Vous avez enregistré des séquences de ce qui aurait pu être une Symphonie n°8, laquelle est peut-être l’un des plus grands mystères de la musique. Pensez-vous qu’elle puisse être exécutée un jour?
JS : Cela ne sera pas possible à moins qu’on en retrouve beaucoup plus. Il s’agit de deux minutes de musique à partir de très courts fragments. J’espère vraiment que personne ne va essayer de construire quelque chose de plus.
Je suis très heureux d’avoir obtenu la permission de la famille Sibelius pour inclure ces fragments dans le coffret des symphonies. Ils ont déjà été enregistrés par le label BIS, mais sur un CD qui ne comprend que des fragments et des raretés. Ici, il est possible d’écouter cette musique à côté des symphonies, par le même orchestre et le même chef d’orchestre, dans le même son.
Nous ne pouvons pas être sûrs à 100% que ces trois fragments sont liés à une Huitième Symphonie, mais savons qu’il y a travaillé après la Symphonie n°7 et Tapiola. Le plus long de ces fragments est certainement le début de quelque chose. Il est si incroyablement dissonant. Il se poursuit sur le même registre tout du long – vous vous demandez vraiment jusqu’où il pouvait continuer comme ça. Il démarrait quelque chose de véritable nouveau, mais il était trop tard. Il devenait trop vieux, il tremblait, avait des difficultés à écrire. Chacune de ses symphonies était un projet à long terme, longuement mûri avant qu’il en soit satisfait.
Quand il a finalement détruit les essais, il en a été très soulagé et heureux. Ce ne pouvait être pour lui une mauvaise solution. Pour le reste d’entre nous, c’est triste.

RM : Est-il vrai que la première fois ces fragments ont été joués, à Helsinki, l’orchestre n’était pas au courant de ce qu’il jouait ?
JS : En quelque sorte, oui. Nous répétions la Quatrième symphonie . J’ai dit à (le critique musical principal de Helsingin Sanomat, le principal journal d’Helsinki) et (un spécialiste de Sibelius) que je pouvais consacrer 10 minutes de notre temps de répétition à jouer ces fragments.
Je crois que j’ai dit aux musiciens que la musique était des fragments tardifs de Sibelius. Ceux qui connaissaient la vie de Sibelius ont pu imaginer que cela pouvait être lié à la Huitième symphonie. Nous les avons joués deux fois de suite, puis nous avons fait l’enregistrement.
Il était intéressant de voir les réactions des musiciens, certains ont été vraiment émus. Moi aussi, j’étais très excité. Marianna Kankare – Loikkanen (la responsable de l’information du Philharmonique d’Helsinki) pleurait. Ce fut un moment particulier.
Quand Helsingin Sanomat a mis l’enregistrement sur YouTube, des milliers de personnes l’ont regardé, l’impact a été énorme.
Je les ai rejoués avec cet orchestre pour un programme BBC 4. J’ai même fait quelques petits ajustements dynamiques, que l’on retrouve dans l’enregistrement avec le « BBC Phil’ ». C’est une bonne interprétation, en concert, avec une bonne technique d’enregistrement. L’auditeur a maintenant la chance de pouvoir les entendre dans de bonnes conditions.

RM : En 2015, on fêtera le 150e anniversaire de la naissance de Sibelius. En tant que chef principal de l’Orchestre Philharmonique de Helsinki, l’orchestre le plus étroitement associé à Sibelius, comment allez-vous célébrer cet événement?
JS : Nous allons jouer toutes les symphonies à partir de janvier 2015, dans le cadre d’un projet qui s’étendra sur toute la saison. Je vais toutes les diriger, par ordre chronologique. Ce sera en fait la première fois que je vais toutes les diriger avec cet orchestre, et ce sera la dernière fois en tant que chef principal. C’est ma dernière saison avec eux, et c’est l’année Sibelius, donc c’était une opportunité assez évidente.
Nous avons commandé des œuvres qui s’intègreront bien dans l’année Sibelius. Je ne vais pas vous dire tous les noms, mais il y aura, par exemple, une composition qui est conceptuellement liée à la symphonie Kullervo : même idée, même texte de mythologie nordique, deux solistes, chœur d’hommes et orchestre. Dans le concert de la Sixième symphonie nous allons donner la première mondiale de la Sixième symphonie d’un compositeur vivant.

Crédit photographique : © Heikki Tuuli

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