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Bouffonnerie rossinienne avec Laurent Pelly à Milan

La Scène, Opéra, Opéras

Milan. Teatro alla Scala. 15-VII-2014. Gioachino Rossini (1792-1868) : Le Comte Ory, opéra comique en 2 actes sur un livret de Eugène Scribe. Mise en scène, décors et costumes : Laurent Pelly (mise en scène reprise par Christian Räth). Lumières : Joël Adam. Avec : Colin Lee, le Comte Ory ; Pretty Yende, la Comtesse Adèle de Formoutier; Chiara Amaru, Isolier ; Nicola Alaimo, Raimbaud ; Roberto Tagliavini, le Gouverneur ; Marina Deliso, Dame Ragonde ; Rossana Savoia, Alice ; Massimiliano Difino, Gérard ; Michele Mauro, Mainfroy ; Maria Blasi/ Marzia Castellini/ Massimiliano Difino/ Emidio Guidotti/ Devis Longo, Coryphée. Chœur et Orchestre du Teatro alla Scala, direction : Donato Renzetti.

025_K65A2798Météo lyrique très contrastée à la Scala de Milan en ce mois de Juillet 2014. Passer du jour au lendemain du choc esthétique et humain du Cosi fan tutte magistral de Claus Guth à la farce rossinienne du Comte Ory selon cause forcément des dégâts collatéraux.

Seul point commun entre les deux œuvres : le désir. Mais moyens musicaux fort différents, bien sûr. Qualifié par le critique américain Paul Hume d’ « érection qui dure une heure et quart », Le Comte Ory, à partir d’un livret d’Eugène Scribe à plus d’un endroit sur le fil de la vulgarité, narre les harcelantes tentatives d’infiltration amoureuse d’un jeune Comte en pleine libido juvénile dans le cœur de la Comtesse de Formoutier, esseulée dans sa demeure après le départ de son chevalier de mari à la Croisade. Les travestissements du fougueux jeune homme en ermite puis en nonne seront sources de situations tour à tour hilarantes ou franchement ambiguës. Bien évidemment on imagine le metteur en scène français, qui s’attaque là à son premier Rossini, comme à la maison dans cet opéra comique.

Rossini composa Le Comte Ory (1828) en français en réutilisant une grande partie du matériau du Voyage à Reims (1825), son dernier opéra en italien, œuvre de pure circonstance conçue pour le couronnement de Charles X, retirée de l’affiche par le compositeur lui-même, longtemps égarée avant d’être reconstituée dans les années 70 et ressuscitée à la scène par Pesaro en 1984 et au disque par le triomphe du premier enregistrement mondial de Claudio Abbado en 1985.
181_K61A6093La musique d’un opéra reprise pour un autre est un cas rare dans l’Histoire de la Musique. Imagine-t’on Wagner reprendre la musique de Tristan pour la plaquer sur le livret de Parsifal ? Bien sûr, Rossini, qui, dit la légende, composait couché, (on dit même qu’il rechigna un jour à ramasser une partition qu’il venait de composer tombée au pied son lit, préférant en composer une nouvelle,) détestait Wagner. Le maestro comprendra notre peine à prendre parfois au sérieux un art qu’il pouvait pratiquer de façon aussi légère…
Cosi fan tutte plonge au fond de l’ âme. Le Comte Ory s’arrête aux muscles faciaux.

C’est un peu pour la même raison que, hormis un très beau Don Quichotte conçu à Bruxelles pour les adieux à la scène de José van Dam, les mises en scène de , passé la satisfaction premier degré d’une soirée de pur divertissement, n’ont jamais durablement imprimé notre mémoire. Même sa célébrissime Platée est renvoyée dans le marais de sa pure bouffonnerie par le travail beaucoup plus original de à l’Opéra du Rhin. C’est affaire de décor aussi. Celui de l’ultime opéra de Massenet, avec son amas de livres échoués sur tout le plateau, enclenchait un bel imaginaire. Les autres décors de Pelly sont purement fonctionnels, le travail du metteur en scène se focalisant davantage sur la mécanique du rire.

Il en sera de même, et davantage, avec celui du Comte Ory. On se croirait cette fois chez Marthaler. Transposée de nos jours dans une France reliée par la seule TV aux grands conflits mondiaux, l’action de l’Acte I débute dans une salle des fêtes que l’on croirait conçue par une qui aurait de surcroît vu son budget rogné : bar, chaises en plastique, réfrigérateur, estrade, panneaux de basket sont posés sur un simple fond noir…Ory est un gourou qui remet les chakras de toute une population féminine esseulée depuis le départ des hommes à la guerre (Irak ou Afghanistan). Amusante idée mais on rechigne devant un visuel bien prosaïque, où, exceptées deux mini-translations prometteuses du décor, qui n’occupe que la partie inférieure du plateau, et ne dissimule même pas les allées et venues des personnages au-delà des portes qu’ils franchissent, on a davantage d’assister à une représentation théâtrale bien provinciale. On ne  peut de surcroît réfréner la consternation qui nous gagne lorsqu’une certaine vulgarité est invitée à la fête. Pas plus que l’on est emballé par la chorégraphie très sommaire imposée au choeur sur le merveilleux final.

Les choses s’arrangent avec l’Acte II. Le décor effectue cette fois de plus spectaculaires translations qui nous permettent astucieusement de visiter la demeure de la Comtesse : salon, cuisine, chambre, salle de bains et même toilettes. Jolie scène féminine de tempête, hilarantes scènes nocturnes avec les nonnes capables de passer de la beuverie à la piété la plus pateline (mention spéciale à la « sœur » isolée, prostrée dans sa prière, coincée entre cloison et réfrigérateur!) Scène à trois plus pataude dans le lit de la Comtesse secoué par le boutoir de la vulgarité la plus débridée. S’invitent immanquablement les fantômes du Cosi fan tutte de la veille, tout aussi osé, mais d’une hauteur esthétique tellement vertigineuse!

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Coproduit avec l’Opéra de Lyon où il fut créé avec succès en mars dernier, ce spectacle allonge la liste des aimables pochades de Laurent Pelly, metteur en scène à qui on regarderait à deux fois avant de lui confier par exemple un opéra avec nonnes à la cornette d’une envergure autrement plus large comme Dialogues des carmélites. Sans parler d’une Walkyrie.

Mais l’on est à la Scala. Et c’est l’oreille qui est davantage à la fête.
L’Orchestre-maison est emporté avec une belle vivacité par le maestro . Les choeurs répondent avec une fougue impeccable, même si leurs courtes interventions solistes expédiées auprès du gourou sont totalement inaudibles.
Juan Diego Florez n’aura été Ory que le soir de la première, laissant à toute la place pour une composition vocale d’une toute autre allure, mais très solide, davantage , grand titulaire du rôle de jadis. Il s’amuse énormément, et nous avec, à l’émission des nombreuses contre-notes d’un rôle fait pour ravir une salle visiblement avide de performance. Même art consommé du feu d’artifice vocal chez sa partenaire, , belle révélation dont la silhouette ressuscite le temps d’un soir la Barbara Hendricks de naguère. Hormis la Ragonde de Marina Deliso, au vibrato trop accusé dans les premières scènes, et si l’on fait preuve d’une bienveillante indulgence, dans une partition aussi virtuose, pour les inévitables limites concernant la prononciation française, le reste de la distribution n’appelle que des éloges. En tout premier lieu l’Isolier de , véhément, lyrique à souhait, même si peu crédible scéniquement. Le Gouverneur de Roberto Tagliavini possède noble silhouette et belle noirceur de timbre. Le Raimbaud hénaurme de récolte un succès amplement mérité.

Fête est faite à ce Comte Ory bon enfant. L’unique rappel à l’arraché de la veille pour un Cosi fan tutte à l’évidence autrement mémorable nous restant encore en travers de la gorge, c’est avec un abîme de questionnements quant au fonctionnement du cerveau humain que l’on quitte la Scala de Milan…

 

Crédit Photographique: Brescia/Amisano Teatro alla Scala

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