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A Avenches, la Carmen glamour de Noëmi Nadelmann

Festivals, La Scène, Opéra

Avenches. Arènes. 12-VII-2014. Georges Bizet : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Eric Vigié. Décors : Jean-Marie Abplanalp. Costumes : Cornejo Madrid. Lumières : Henri Merzeau. Chorégraphie : Sylvia Perujo. Avec Noëmi Nadelmann, Carmen ; Giancarlo Monsalve, Don José ; Franck Ferrari, Escamillo ; Francisco Vas, Remendado ; Marc Mazuir, Le Dancaïre ; Jérémie Brocard, Zuniga ; Greta Baldwin, Micaëla ; Maria Rey-Joly, Frasquita ; Camille Merckx, Mercédès ; Sacha Michon, Moralès. Orchestre de Chambre de Lausanne, Chœur de l’Opéra de Lausanne et chœur d’enfants Les Marmousets de Fribourg (chef de chœur : Pascal Mayer). Direction musicale : Alain Guingal.

Carmen.01Comme un peu partout en Europe, les dieux de la météo n’ont pas été très cléments en ce début de juillet. Dans ses arènes romaines, les caprices de la météo ont joué de mauvais tours à l’annuel festival d’opéra d’Avenches. Des six soirées au programme de Carmen de , seules quatre ont pu se dérouler normalement. Entre les gouttes et les violents orages, on a néanmoins pu assister à ce qui promettait d’être l’événement de ces représentations. Alors qu’une des deux distributions programmait Béatrice Uria Monzon, l’incontestable et incontestée Carmen actuelle, la soprano suisse chantait pour la première fois le rôle de la célèbre gitane.

Malheureusement l’intérêt de cette prise de rôle fait rapidement long feu. Parodiant Athalie dans la tragédie éponyme de Jean Racine : « Des ans l’irréparable outrage » a rattrapé la voix de la soprano suisse. En juin dernier, elle chantait « Die Soldaten » de Bernd Alois Zimmermann à Berlin et nous relevions déjà ses manques vocaux. Sur la scène d’Avenches, c’est la confirmation de ce que notre collègue avait perçu. n’a pas la voix du rôle. Pire, elle n’a plus de voix. Une dizaine de sons dispersés sur le registre vocal forme aujourd’hui les restes d’une voix qu’elle maitrisait jusqu’ici très bien. Les graves, dont le faible volume sonore contraste avec le reste du spectre vocal, sont plus parlés que chantés et les aigus sont affligés d’un vibrato qui tend à s’élargir. Disparu la facilité des notes de passage qu’on lui avait connu. Sans elles, l’émission de la note conduit la soprano vers de périlleuses limites du diapason. Scéniquement, malgré sa plastique toujours avenante et des déhanchements suggestifs, elle ne parvient pas à crédibiliser son personnage. Elle donne de Carmen l’image de l’indolence, de la certitude de ses charmes, de sa beauté. Elle est une Carmen plus glamour que femme de feu.

n’arrange rien à l’affaire. Au contraire. Dès ses premières notes, le ténor chilien démontre un manque évident de technique. Les aigus criés, l’articulation vocale décalée, son français est si approximatif qu’il en devient inintelligible. Fréquemment fâché avec la justesse, tentant désespérément de contrôler ses imprécisions vocales, son jeu théâtral se transforme bientôt en agitation scénique plutôt que d’être en phase avec l’intrigue. Les duos de Carmen et Don José sont vocalement et théâtralement si laborieux qu’ils jettent l’amateur d’opéra dans le malaise.

A leurs côtés, la soprano américaine s’en sort avec les honneurs du critique. Avec une voix belle, claire et fruitée, elle campe une Micaëla joliment fraîche. Un beau brin de voix qui, à cause d’un manque flagrant de volume sonore pour l’espace du plein air et de ces arènes, force l’auditeur à tendre l’oreille. Une chanteuse à suivre…en salle !

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Sans briller outre mesure, le baryton (Escamillo) offre une prestation des plus honnêtes. On eut espéré que son toréador soit scéniquement plus exubérant, mais il possède un joyau aujourd’hui rare : Une musicalité lui permettant d’incarner son personnage avec sa seule voix. Un toréador intraverti ? Pourquoi pas

Les rôles secondaires sont particulièrement bien choisis et forment un ensemble homogène. On goûte les meilleurs moments de cette soirée avec la parfaite préparation du Chœur de l’Opéra de Lausanne. Très bien dirigé, d’un naturel scénique sans faille, jamais il ne donne l’impression de surjouer. Difficile de rendre compte de la prestation de l’ car, dans les derniers rangs du parterre (où votre serviteur était assis), la phalange lausannoise était pratiquement inaudible.La faute au probable positionnement de l’orchestre sous l’avant-scène. Est-ce pour cela que la direction d’Alain Guignard apparait d’une grande timidité musicale

Sans ce problème et celui des deux principaux protagonistes qui effacent la densité dramatique de l’intrigue, le spectacle se voit comme une agréable réussite. Si la mise en scène () claire et sans artifice ne bouscule pas les canons du drame de Prosper Mérimée, elle décrit la vie de cette communauté socialement contrastée comme au cinéma. Parsemant la scène de bonnes idées, comme l’agression de Don José par un faux aveugle et son complice aux fins de permettre à Carmen d’échapper à l’emprisonnement, ou l’assaut de la voiture des Gardes Civils « bicornes » par les contrebandiers, signe une claire observation de la vie espagnole des années soixante. Avec des acteurs habilement libérés des impossibles contraintes gestuelles si fréquentes à l’opéra, avec l’efficace décor (Jean-Marie Abplanalp) d’une place de garnison entourée d’une route circulaire en pente légère, avec des costumes (Cornejo Madrid) très bien dessinés, des lumières (Henri Merzeau) très bien dosées, tout cela raconte bien les ambiances de « Carmen ».

Le public trépignant a longuement ovationné ce spectacle. Dans l’élan, il a même très applaudi Noëmi Nadelmann et . A moins que leurs bravos s’adressaient à Carmen et à Don José !

Crédit photographique : Giancarlo Monsalve (Don José), (Micaëla) ; (Escamillo), (Frasquita), Noëmi Nadelmann (Carmen),  (Frasquita), Camille Merckx (Mercédès). © Marc-André Guex

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