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Kristjan Järvi, maestro anticonformiste

Aller + loin, Chefs d'orchestre, Entretiens

Krisjtan Järvi est l’un des chefs d’orchestres les plus innovants de notre époque. Il passe du jazz au classique avec une facilité déconcertante. Il révolutionne la discographie des Symphonies de Haydn avec le même charisme qu’il met en œuvre pour défendre les compositeurs contemporains de ses amis : Arvo Pärt ou Steve Reich. Alors qu’il répète avec le Verbier Festival Chamber Orchestra, le musicien nous explique ses conceptions musicales.

 

Kristjan Järvi

« Plus la peine d’allumer la télévision. La musique doit être là où sont les gens. »

ResMusica : Pouvez-vous nous présenter le programme de votre concert avec le ?
 : Je ne suis pas un chef d’orchestre conformiste, dès lors je voulais créer un programme qui combine plusieurs aspects. Il y a aura la Création du Monde de Darius Milhaud, pièce qui danse sur du  jazz. Nous enchainerons avec des lieder de Mahler, si proches des  musiques populaires d’Europe centrale. Enfin, en seconde partie, nous jouerons la suite du Bourgeois gentilhomme de Richard Strauss. Cette partition est très éloignée du Richard Strauss connue des grands poèmes symphoniques. Les thèmes et le style sont inspirés du compositeur français Couperin…

RM : Vous êtes très impliqué dans la direction d’orchestre de jeunes. Ce rôle est-il essentiel dans la carrière d’un chef ?   
KJ : Oui, c’est une partie de mes activités. Jouer avec des orchestres de jeunes est une source de satisfaction. Les jeunes sont ouverts, curieux et sans routine.

RM : Vous êtes le chef d’orchestre fondateur du Baltic Sea Youth Philharmonic. Pouvez-vous nous présenter cet orchestre ?
KJ : Le Baltic Sea Youth Philharmonic est né d’un coup de fil de Thomas Hummel,  directeur du festival allemand de Usedom, près de la frontière polonaise. Un sponsor voulait un concert autour du thème de la Baltique, j’ai alors avancé l’idée d’un orchestre. Désormais l’orchestre, ouverts aux jeunes issus des pays frontaliers de la Baltique, s’est institutionnalisé et nous avons le projet d’évoluer vers une structure d’éducation avec 3 orchestres : un orchestre pour des adolescents, l’orchestre des jeunes actuel et un Philharmonique de la Mer baltique composé des alumni de l’orchestre des jeunes. Les aînés serviront de coachs aux plus jeunes. Le Baltic Sea Youth  Philharmonic est une pépinière d’idées. Certains musiciens ont déjà participé à la fondation d’autres orchestres dans les différents pays de la Baltique.

RM : La flexibilité de votre répertoire, du baroque au contemporain et du jazz au classique, témoigne d’une grande ouverture d’esprit. Quelle en est l’origine ?  
KJ : Cette volonté de flexibilité remonte à mes années d’études à New York, à la Manhattan School of Music. Avec des amis étudiants, nous avons fondé un ensemble (l’Absolute Ensemble) capable de jouer tous les répertoires. Nous étions des jeunes pleins d’idéaux utopiques et désireux de faire de la musique, un peu comme les groupes de rock débutants dans un garage désaffecté. Nous voulions jouer tous les répertoires et tous les styles, sans barrières ni frontières, un peu comme le Kronos Quartet mais en plus instrumentalement massif.  L’ensemble continue toujours de se produire et nous avons eu la chance de mener des projets avec des musiciens exceptionnels comme , l’un des plus considérables artistes de notre temps. L’Absolute ensemble est une synthèse et un symbole de ma notion de flexibilité.

RM : Pouvez-vous nous donner un exemple récent de mise en œuvre de cette flexibilité ?
KJ : Avec mon orchestre de la MDR de Leipzig, nous venons de publier un disque « Balkans Fever » (Naïve) avec de la musique traditionnelle jouée par des artistes des différents pays de cette région, mais mélangée à  du classique : la Rapsodie n°1 d’Enescu.  Nous venons de finaliser un projet qui mêle la Sinfonia Domestica de Richard Strauss et Haarlem de Duke Ellington, deux pièces liées à New-York. La partition de Strauss a été créée à New York, elle est  la seule du compositeur à requérir un  saxophone. Quant à Duke Ellington, il admirait la science orchestrale de Strauss.

RM : Vous êtes  le directeur musical de l’Orchestre de la MDR de Leipzig. Est-ce qu’un chef comme vous n’est pas trop à l’étroit dans cette ville allemande au public traditionnel ?  
KJ : Eh bien détrompez-vous. Vous avez l’image d’une ville de l’ex-Allemagne de l’Est austère et conservatrice en matière de culture, ce n’est pas historiquement exact. De très nombreuses innovations musicales sont liées à Leipzig : Mendelssohn qui redécouvre Bach, Wagner qui refonde les codes de l’opéra ou Mahler qui invente une nouvelle sonorité orchestrale. Toutes ces innovations sont nées à Leipzig. Il y a, à Leipzig, un courant naturel vers la nouveauté.

RM : La plupart de vos disques sont enregistrés en concert. Ce doit être un choix délibéré ?
KJ : Oui, naturellement. Je pense que l’énergie est meilleure en concert. Je pense que les enregistrements fignolés en studio, c’est très bien pour les collectionneurs. Mais la grande partie du public recherche l’émotion du concert et la « performance » des artistes sur une scène.

RM : Vous devez être adepte des nouveaux médias ?
KJ : Oui, il faut utiliser aussi souvent que possible les nouveaux médias pour toucher le public. Avec votre tablette ou votre smartphone, vous avez désormais accès à des dizaines de concerts en direct. Plus la peine d’allumer la télévision. D’ailleurs, je ne vous cache pas qu’à titre personnel, je suis incapable de me rappeler la dernière fois que j’ai allumé le poste de télévision. La musique doit être là où sont les gens.

RM : Votre père Neeme et votre frère Paavo sont deux fameux chefs d’orchestre.  De quoi parlez-vous lors des réunions de famille ? De direction d’orchestre ?
KJ : Oui, nous parlons de direction d’orchestre, mais sur le ton de l’échange d’idées. Nous avons trois types de carrière différents, c’est assez fantastique. Mais nous sommes toujours très proches et très liés. Notre parcours  familial est aussi intéressant, mon père a quitté le monde soviétique pour les USA alors qu’il avait la quarantaine. Mon frère était déjà un adolescent et moi, j’étais encore tout jeune. J’ai principalement grandi aux USA, mais j’ai toujours un pied en Europe.

Crédits photographiques : Peter Rigaud/

 

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