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Charlotte Salomon à Salzbourg, un futur chef-d’oeuvre de Dalbavie

Festivals, La Scène, Opéra

Salzbourg. Felsenreitschule. 28-VII-2014. Marc-André Dalbavie (né en 1961) : Charlotte Salomon, opéra sur un livret de Barbara Honigmann d’après les textes de Charlotte Salomon. Avec : Johanna Wokalek (Charlotte Salomon) ; Marianne Crebassa (Charlotte Kann) ; Anaïk Morel (Paulinka Bimbam) ; Frédéric Antoun (Amadeus Daberlohn) ; Vincent Le Texier (Herr Knarre) ; Cornelia Kallisch (Frau Knarre) ; Géraldine Chauvet (Franziska Kann) ; Jean-Sébastien Bou (Dr. Kann) ; Michał Partyka (Professor Klingklang)… Mozarteumorchester Salzburg ; direction : Marc-André Dalbavie.

Charlotte_Salomon_Ensemble_c_Ruth_Walz03Connaissez-vous Charlotte Salomon ? Morte à Auschwitz à 26 ans, après des études inachevées à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin et quelques années d’exil en France, cette jeune artiste laisse une œuvre sans pareille, plus d’un millier de gouaches réalisées en 18 mois, où se mêlent son histoire personnelle, celle de sa famille bourgeoise et suicidaire, et les grands moments de la folie de son temps.

On en voit quelques-unes dans le programme du spectacle et sur scène : pleines de couleurs, oscillant sans cesse entre une figuration presque primitiviste et des images plus intérieure, ces images sont d’une force stupéfiante qui font immédiatement comprendre pourquoi a souhaité écrire un opéra autour d’elle.

Le projet, pourtant, n’a pas été de soi : le livret commandé à Richard Millet est vite apparu trop biographique à Dalbavie, qui souhaitait explorer l’univers pictural de Charlotte plutôt que d’en faire un exemple édifiant des persécutions nazies. C’est seulement 9 mois avant la première qu’une seconde librettiste a été trouvée, qui a quant à elle choisi de s’appuyer massivement sur les textes que Charlotte intègre en général directement dans ses peintures ; le texte comme la musique ont donc subi jusqu’au dernier moment des adaptations en réponse aux réalités théâtrales révélées par le processus de répétition.

L’œuvre sortie de l’atelier de Dalbavie dans ces conditions pouvait-elle être entièrement satisfaisante ? Sans doute pas. Ses défauts sont multiples, et la mise en scène d’une redoutable platitude que lui inflige ne lui est d’aucun secours. Mais cette œuvre malade vaut bien les efforts que demanderait sa guérison.

Le livret, d’abord, porte la marque de cette gestation. Mettre bout à bout les courts textes de Charlotte est une impasse, parce que chacun est la distillation d’un instant qui ne peut s’intégrer tel quel dans une narration continue ; le texte qui en résulte est un patchwork malhabile qui pèse sur la progression de l’œuvre, a fortiori quand la librettiste tente de reconstituer des dialogues entre les personnages. Elle a aussi tenu à dédoubler le personnage de Charlotte, avec une actrice qui incarne Charlotte elle-même et une chanteuse qui est en charge du double fictif qu’elle s’était donné, qui comme les autres personnages porte le nom de fantaisie qu’elle s’était donné comme d’ailleurs à l’ensemble de son entourage. Mais la voix parlée, à laquelle la sonorisation donne un ton trop suave et banal, ne fait que délivrer un commentaire pataud ou prosaïque qui casse le naturel de la musique de Dalbavie. Là où ces transitions sont utiles, il suffirait de les remplacer par les dessins légendés de Charlotte ; là où ils ne le sont pas, la coupure s’impose pour alléger un texte beaucoup trop long.

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La seule qualité qu’on peut reconnaître au travail de pour cette création est qu’il projette à plusieurs reprises des gouaches de Charlotte, dont on ne se lasse pas, et qui détournent sans pitié l’attention du spectateur du petit peu de direction d’acteurs qu’il met en place. Bondy et son décorateur ont utilisé l’espace scénique très particulier de la Felsenreitschule (très large et sans profondeur) pour diviser la scène en sortes de compartiments dont les parois latérales s’effacent à volonté, à la manière du split screen du cinéma expérimental ou des spectacles de Katie Mitchell, mais sans tirer un grand parti des simultanéités possibles. Son spectacle ne tombe pas dans le kitsch patiné de ces derniers (dont Al gran sole carico d’amore de Nono dans le même lieu, ou le récent Written on skin de George Benjamin), mais son incapacité à créer la moindre atmosphère est redoutable. Le pire, pourtant, est peut-être la fin : pendant les dernières notes de musique, Bondy fait projeter un texte qui raconte le destin tragique de Charlotte, comme s’il était progressivement tapé sur une antique machine à écrire : ce procédé d’une vulgarité consternante vient contredire le propos de toute l’œuvre, comme si Bondy tenait à réduire Charlotte à sa mort tragique.

Si pourtant le spectacle mérite d’être vu, c’est grâce à la musique de , magnifique acte d’amour pour l’œuvre poignante de Charlotte qui, même dans sa forme actuelle, finit par l’emporter et par émouvoir. Dalbavie dit avoir voulu dans sa musique restituer les couleurs de ses gouaches : le propos paraît naïf, mais le résultat est convaincant, surtout quand il peut faire montre de son talent pour l’écriture orchestrale. Le chant, disons-le franchement, est trop souvent plat, en forme de récitatif sans surprise : la maladresse du texte des scènes dialoguées n’est pas compensée par l’intensité du chant.

Mais les moments moins platement narratifs, et notamment pour le rôle chanté de Charlotte Kann, le double autobiographique et imaginaire de Charlotte Salomon, sont souvent à la hauteur de l’enjeu narratif, mémoriel, émotionnel. L’orchestre de Dalbavie, les dessins de Charlotte : voilà la clef des moments forts du spectacle. Peu importent les nazis d’opérette que Bondy impose platement sur la scène salzbourgeoise : la beauté de l’œuvre de Dalbavie tient justement dans la lumière intérieure qui habite Charlotte, dans cette vie palpitante d’adolescente puis de jeune femme. On n’a pas vu souvent un personnage aussi vibrant de vie dans l’opéra contemporain, et même si une des clefs de son destin est la pente dépressive et suicidaire de sa famille, cette chaleur humaine fait oublier beaucoup de défauts à l’œuvre. Il est facile et légitime de faire l’éloge de , qui porte magnifiquement ce rôle écrasant, avec le naturel scénique indispensable, avec la voix chaleureuse qu’il fallait, mais il ne faudrait pas oublier que c’est grâce à Dalbavie et à son écriture vocale et orchestrale qu’elle peut ainsi brûler les planches.

Charlotte_Salomon_Wokalek_Crebassa_Ruth_WalzL’équipe qui l’entoure est très française, ce qui n’est pas très fréquent à Salzbourg ; seule , habituée de l’opéra contemporain, rompt cette homogénéité, d’ailleurs sans aucun problème de diction et avec une souveraine aisance. compose un grand-père souvent un peu trop simpliste, mais a une voix magnifique pour le rôle de la belle-mère adorée de Charlotte, dont le personnage est dans le livret un peu trop monolithique d’ailleurs, et est parfait dans le rôle de l’amant très imparfait de Charlotte.

Dans la fosse, c’est Dalbavie lui-même qui dirige, suite à un jeu de chaises musicales entre les différentes productions de cette édition du festival (Harnoncourt ayant renoncé à diriger Fierrabras, c’est Ingo Metzmacher qui reprend l’opéra de Schubert en laissant donc une place libre pour cette création) ; il n’y a donc pas lieu de douter que les intentions du compositeur soient fidèlement rendues, d’autant que l’orchestre du Mozarteum, dans la fosse, montre sa souplesse stylistique en même temps que sa maîtrise technique : un orchestre qu’on connaît naturellement beaucoup mieux chez Mozart, mais qui est capable de bien plus que cela, Le Rossignol de Stravinsky il y a quelques années, Dalbavie cette année, avec une même excellence.

Aucune maison d’opéra ne s’est présentée pour coproduire le spectacle ou acheter la production achevée. C’est, d’une certaine façon, heureux : ce que les spectateurs salzbourgeois ont vu ce 28 juillet 2014 n’est que la création de la première version de l’œuvre, soyons-en sûrs. Il faut qu’une deuxième version voie le jour pour résoudre les problèmes de l’œuvre ; il y a fort à parier que nous tiendrons alors un chef-d’œuvre.

Crédit photographique © Salzburger Festspiele / Ruth Walz

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