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Joseph Calleja, ténor engagé

Aller + loin, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Notre dossier : Art Lyrique

  • Malte
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    calleja malteAu lendemain du huitième concert annuel de à Malte, Resmusica a rencontré le célèbre ténor maltais dans sa maison familiale d’un faubourg huppé de La Valette. Pieds nus, en tee-shirt et bermuda, arborant une barbe de trois jours, Calleja ne fait pas mentir sa réputation de simplicité et de sympathie. Information de première main pour les fans : son regard bleu, quand il le plonge dans le vôtre à moins d’un mètre, occasionne une véritable secousse électrique !

    Resmusica : Pour quelles raisons, pour votre désormais célèbre concert annuel à Malte, avez-vous choisi la forme du cross-over ?
     : C’est mon cheval de Troie ! J’utilise la popularité de chansons de variétés pour attirer des gens à l’opéra, qui n’y viendraient pas forcément de façon naturelle. Le premier coup de cœur est important, c’est de cette façon que j’ai commencé. A l’âge de dix-sept ans, j’écoutais en boucle le disque des trois ténors. Vous aurez noté que lors de ce concert, les airs d’opéra que j’ai choisis ne sont pas les plus faciles d’accès, comme par exemple le lamento de Federico de l’Arlesiana de Cilea. J’ai délibérément évité le duc de Mantoue de Rigoletto, pour proposer quelque chose d’un peu plus rare. Et depuis ce matin, j’ai reçu une trentaine de messages sur Facebook pour me dire combien cela avait été apprécié ! Vous savez, le cross-over n’est pas vraiment une nouveauté. A leur époque, ou Tito Schipa interprétaient sur scène des chansons sud-américaines, qui sont équivalentes à la pop d’aujourd’hui.

    RM : S’il s’agit d’un concert populaire, les places ne sont-elles pas un peu trop chères ? Certaines coûtent 200€ !
    JC : Il s’agit des places les plus chères. On peut obtenir des places assises pour 80€. Les places debout, qui sont très nombreuses, sont gratuites, et on peut même apporter son siège, voire sa table et son pique-nique, comme un couple l’a fait hier soir, on l’a vu dans les journaux ! Le coût d’un tel show est énorme, avec des stars venues de tous les horizons, des lumières, de la sonorisation, beaucoup de technique ! Je vous assure par exemple que mon ami s’est produit pour un cachet bien inférieur à ceux auxquels il est habitué. En échange, je lui ai promis des vacances de rêve à Malte ! Ce concert annuel est très important pour moi, pour offrir ce qu’il y a de meilleur à mon île natale. Je mets toute mon énergie à ce qu’il soit réussi.

    RM : Vous dites avoir découvert le chant avec les trois ténors. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’éducation musicale classique, à Malte ?
    JC : Malte est comme un volcan endormi. Pendant la présence des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean, de la moitié du XVIème siècle à la fin du XVIIIème, nous avons eu accès à une incroyable culture. Ils ont construit le Théâtre Manoel, qui doit être le plus ancien théâtre baroque du monde en activité. Il existait également un opéra, partiellement détruit pendant la seconde guerre mondiale, et qui vient d’être reconstruit par Renzo Piano, l’architecte de Beaubourg. Malgré mon peu de connaissance architecturale, il ne me semble pas approprié à une ville baroque comme La Valette. Mais imaginez que La Traviata a été donnée à Malte un an à peine après sa création, c’était un haut lieu de la vie musicale européenne ! L’île a subi pendant la guerre de très important bombardements, du fait de sa position centrale en Méditerranée. Il a fallu tout rebâtir, et malheureusement la culture a pris une place secondaire. Mais les choses changent. A mes débuts en 1997, j’étais le seul chanteur lyrique à envisager une carrière internationale. Maintenant, nous sommes dix maltais à nous produire un peu partout dans le monde.

    RM : Est-ce grâce à votre exemple ?
    JC : Je pense que oui. J’ai prouvé qu’un maltais pouvait réussir dans cette carrière. Je suis également très attaché au chœur de 250 enfants qui s’est produit pendant mon concert d’hier, car non seulement certains d’entre eux peuvent attraper le virus et décider de se consacrer au chant, mais en plus toute leur famille, leurs voisins, leurs amis se sont déplacés pour les entendre, et peuvent ainsi accéder à la musique. L’impact peut être incroyable d’ici une dizaine d’années ! C’est important de travailler avec les enfants très jeunes. Je ne dis pas qu’ils deviendront tous des Callas ou des Pavarotti, mais certains seront sans doute des musiciens solides.

    « Malte pourrait, avec un peu de volonté, concurrencer les festivals italiens, et même devenir le Salzbourg du sud ! »

    RM : Quelles sont les structures maltaises d’apprentissage de la musique ? Existe-t-il des écoles, des conservatoires ?
    JC : Il existe de petites écoles de musique, mais pas de conservatoire. Malte n’est pas assez grande pour en remplir un. Nous avons aussi des professeurs privés, qui sont de bons enseignants. Ce serait difficile de faire plus, étant donné la taille de notre île. Les meilleurs élèves, quand ils ont atteint le bon niveau, doivent s’expatrier pour s’améliorer.

    RM : Est-ce que vous n’auriez pas envie de créer une école de musique à Malte ?
    JC : Malte est un tout petit pays. L’île principale mesure moins de 30 km. On dit que si quelqu’un pète dans le nord, on sent l’odeur au sud (rires). Je pense qu’il n’y aurait pas assez d’élèves pour remplir une école. Je préfère trouver avec ma fondation les talents à encourager, et les envoyer se perfectionner à l’étranger. C’est plus rationnel économiquement. De plus, Malte appartient à l’Union Européenne, ce qui facilite grandement ce genre de démarche.

    RM : Auriez-vous envie vous-même d’enseigner le chant ?
    JC : C’est une énorme responsabilité ! Je ne sais pas si j’en serai capable un jour. On tient la voix d’un autre au creux de ses mains, et j’ai déjà tant de travail avec la mienne ! Je peux donner des conseils ponctuels à de jeunes chanteurs, mais je ne suis pas certain d’être un bon enseignant. Etre un bon chanteur est une chose, transmettre son savoir en est une autre, qui nécessite des qualités différentes.

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    RM : Revenons à cette fondation que vous avez créée. A quoi sert-elle ?
    JC : La BOV Joseph Calleja foundation a été créée pour tous ceux qui ont un projet sérieux, mais qui ont besoin d’un petit coup de pouce financier. Musiciens, sportifs, étudiants, ou n’importe quoi d’autre, y compris par exemple les enfants qui ont besoin de soins médicaux lourds. Les dossiers sont étudiés par un comité où je n’ai qu’une voix, au même titre que les autres. Tout se décide en pleine transparence. La Bank of Valleta (BOV) se charge gratuitement de l’administration. Nous sommes ainsi certains qu’au moins 98% des sommes récoltées financeront les projets en question. Le reste est utilisé pour la communication. Mon rôle principal est de ramener de l’argent et de la publicité pour collecter les dons, je ne peux rien décider seul quant à leur attribution. J’ai fait gratuitement un concert de Noël dont l’intégralité des bénéfices a été reversé à la fondation, et je suis très fier d’avoir réuni 80 000 euros ! Et bien sûr, je continuerai à en faire d’autres. Il m’arrive aussi parfois de rétrocéder une partie de mes cachets sur d’autres concerts non dédiés à la fondation.

    RM : Cette fondation est-elle destinée uniquement à aider les enfants ?
    JC : Les enfants et les jeunes, car il faut un certain âge pour entamer une carrière de chanteur. Pour chaque candidature, je récolte le maximum de renseignements auprès de spécialistes, coach sportif, professeur de musique, etc. Mon avantage est que je connais beaucoup de monde à Malte, et qu’ainsi je peux glaner des avis précieux auprès de gens bien informés.

    RM : Les aides sont-elles exclusivement réservées aux Maltais ?
    JC : Pour le moment, oui, mais il faut bien commencer quelque part ! Un jour peut-être arriverons-nous à nous développer dans d’autres endroits du monde. Je vais vous raconter une anecdote. Quand j’avais 15 ans, je prenais des cours de piano et de solfège chez un professeur particulier. Il avait un élève d’un magnifique talent, mais pour progresser encore, celui-ci aurait dû aller se perfectionner à l’étranger. Sa famille n’en avait pas les moyens, et il n’a jamais fait carrière. Je me suis juré à ce moment là que plus tard, je ferai tout pour que ce genre de situation n’arrive plus. Et je tiens parole. J’ai eu de la chance, je viens d’une famille aisée, pas immensément riche non plus, qui a pu m’aider à réaliser mon rêve. Ce n’est pas le cas de tout le monde, mais l’argent ne devrait jamais être un obstacle à l’art. Cela fait probablement très cliché, mais j’aime Malte et les maltais, je suis heureux de faire mon possible pour les aider, et tout particulièrement les jeunes talents. Je crois que le tourisme le plus important à Malte est le tourisme culturel, c’est un atout qu’il faut que nous saisissions.

    calleja malte3RM : Justement, existe-t-il un festival de musique classique, à Malte ?
    JC : Je suis en discussion avec le gouvernement, parce que justement, à Malte, il existe beaucoup de festivals, mais ils sont trop atomisés (festival baroque en janvier, festival de jazz en juillet, etc.) Notre archipel est trop petit pour accueillir une dizaine de manifestations dans l’année, alors que les regrouper sur un mois attirerait beaucoup plus de monde. Le tourisme représente environ 30% du PIB de notre pays, ce qui signifie que nous avons déjà les infrastructures : hôtels, théâtres, lieux en plein air… Malte pourrait, avec un peu de volonté, concurrencer les festivals italiens, et même devenir le Salzbourg du sud ! Ce qui serait unique ici pour un festivalier, c’est qu’il pourrait prendre un bain de mer le matin, puis déjeuner de poisson frais grillé sur le port, ensuite visiter les sites historiques dans la journée, avant d’assister à un concert le soir. Qui, à part Malte, peut en proposer autant ? Il faut dépasser les clivages et le clientélisme politique pour tendre à ce but.

    RM : Avez-vous profité de votre célébrité pour développer ce projet auprès des autorités ?
    JC : Oui, bien sûr, je pousse, je pousse, et j’espère qu’un jour on m’entendra ! J’ai rendez-vous avec le premier ministre dans quelques jours à ce sujet. Je participe à des grands concerts partout dans le monde, et j’estime qu’au plan technique, celui d’hier n’a rien à envier à des endroits bien plus médiatisés, ce qui signifie que Malte a tous les atouts pour bâtir un grand festival multiculturel. Nous avons également un orchestre permanent de grande qualité. Un autre de mes rêves serait de monter un opéra intégral à Malte, avec les plus grandes voix, que je pourrais faire venir en insistant sur la douceur de vivre de mon île…

    RM : Restez-vous quelques jour à Malte après ce concert ?
    JC : Je prends toujours un grand break d’au moins un mois, pour reposer ma voix. J’ai beaucoup chanté cette saison, trop sûrement, et je compte bien me ressourcer chez moi ! (Un adorable petit garçon de sept ans montre sa jolie frimousse, et fait des signes de la main). Je vous laisse, quelqu’un m’attend pour aller faire une balade en bateau !

    Crédit photographique : Simon Fowler; Mathias Bothor

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