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Cristina Deutekom, la soprano d’un seul opéra

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Cristina Deutekom, la soprano hollandaise qui fit les beaux jours de la scène lyrique internationale pendant une bonne vingtaine d’années jusqu’en fin des années quatre-vingts, s’est éteinte le 7 août dernier dans sa ville natale d’Amsterdam. Elle avait 83 ans.

Notre dossier : Art Lyrique

 

Cristina-DeutekomNée le 28 août 1931, commence ses études de chant au conservatoire de sa ville avant d’intégrer la troupe du Nederlandse Opera en interprétant quelques petits rôles qui lui confèreront quelques modestes succès. En 1963, elle apparaît dans le rôle de la Reine de la Nuit dans une production de La Flûte enchantée de Mozart. Au lendemain de cette prestation, la presse est unanime pour vanter les qualités vocales de cette nouvelle étoile lyrique. Dans cette production, montre sa capacité d’incarner le personnage mozartien avec la hargne menaçante qui l’habite. Une intensité théâtrale phénoménale qu’elle obtient grâce à l’incroyable coloration de sa voix. Sur toute l’étendue de son registre de soprano. Un registre qu’elle domine facilement et pas seulement jusqu’au contre fa de l’air de la Reine de la Nuit, mais bien au-delà ! Ainsi, ce qui souvent s’entend comme un petit cri aigu chez bien des coloratures, chez , c’est encore une note expressive chantée au sommet de la colère de la Reine.

Les échos de cette prestation ont tôt fait de dépasser les frontières des Pays-Bas et c’est sans surprise que la Reine de la Nuit hollandaise se retrouve bientôt sur les scènes de l’opéra de Munich, de celui de Vienne et de La Scala de Milan. C’est à l’occasion d’une de ses soirées milanaises que Rudolf Bing, le directeur du Metropolitan Opera l’entend. Immédiatement, il l’engage pour la nouvelle production du chef d’œuvre de Mozart qui sera joué quatre fois entre octobre 1967 et janvier 1968 sur la scène new yorkaise. Elle chantera même ce rôle en anglais (!) au Covent Garden de Londres. Ainsi en près de cinq ans, Cristina Deutekom aura été pratiquement l’héroïne d’un seul opéra !

deutekom1Ce serait un peu réducteur de limiter l’extraordinaire talent de Cristina Deutekom à ce seul rôle. Sur le devant de la scène pendant de nombreuses années, la soprano hollandaise s’illustre dans des rôles plus lourds, plus spécifiques à la voix de soprano dramatique qu’elle a acquise les années passants. Ainsi, on la retrouve dans les habits d’Elvira (I Puritani), de Norma, d’Elena (I Vespri siciliani), d’Abigaille (Nabucco) ou d’Amelia (Un Ballo in maschera). Des rôles de femmes plutôt que de jeunes filles où elle démontre ses immenses possibilités vocales. Puissance, impressionnante projection vocale, coloration et formidable expressivité sur tout le registre de la voix sont parmi les principales qualités attribuées à Cristina Deutekom.

Bien sûr, comme toujours avec les prima donne hormis Maria Callas et Renata Tebaldi qui réunissent les incontestés suffrages des amateurs d’opéra, Cristina Deutekom avait ses admirateurs inconditionnels et ses détracteurs impénitents. Parmi les reproches de ces derniers, l’étrangeté de l’articulation musicale de ses vocalises, la clarté extrême de sa voix assimilée souvent à de l’acidité. Ces mêmes reproches que ses admirateurs transforment immédiatement en qualités exceptionnelles. Reste que la voix de Cristina Deutekom est reconnaissable entre mille. C’est cela même qui fait d’elle une grande diva.

Dans les années 80, l’extrême agilité de sa voix, sa technique irréprochable lui permettent d’aborder des rôles plus complexes que ceux qui ont fait sa notoriété jusqu’alors. C’est ainsi qu’elle s’affiche avec bonheur dans les grands opéras de Mozart ou de Haendel. Elle est tour à tour Fiordiligi (Così fan tutte), Vitellia (La Clemeza di Tito) ou Donna Anna (Don Giovanni) jusqu’à Konstanze (Die Entführung aus dem Serail).

Tout semblait lui sourire quand, en 1987, des problèmes de santé la contraignent à abandonner une carrière qui semblait n’avoir pas de fin. Cette période de silence forcé est consacrée à l’enseignement. Pendant près de dix ans, la soprano disparaît totalement de la scène et alors qu’on ne l’attendait plus, elle revient de son exil forcé pour donner un concert au Concertgebouw d’Amsterdam. Un concert où la chanteuse est longuement ovationnée même si la voix d’une fois n’est plus totalement à l’appel. Le succès de ce come-back miraculeux se propage comme une traînée de poudre dans tous les milieux de l’. Ses fans reprennent espoir de voir leur idole à nouveau brûler les planches. Malheureusement, l’illusion de ce retour fut de courte durée, Cristina Deutekom après avoir enregistré quelques airs de Maria Stuarda de Donizetti mit définitivement terme à sa carrière.

deutekom2La discographie officielle de Cristina Deutekom est relativement pauvre en quantité mais elle permet de l’entendre au mieux de sa carrière. En particulier dans deux enregistrements d’opéra de Giuseppe Verdi. Le premier, Attila, la montre en une Odabella de feu donnant la réplique à un Carlo Bergonzi superbe d’élégance et à un somptueux Ruggero Raimondi. Dans I Lombardi alla prima crociata on retrouve la verve vocale de Cristina Deutekom (Giselda) aux côtés d’un brillant Plácido Domingo et d’un toujours aussi fringant Ruggero Raimondi. Hormis ces deux albums verdiens, et naturellement son incontournable Reine de la Nuit sous la baguette de Georg Solti, les enregistrements de Cristina Deutekom se résument à un coffret (aujourd’hui épuisé) d’airs d’opéra.

Comme pour beaucoup d’autres cantatrices de cette époque, la majeure partie des enregistrements qu’on peut trouver sont repris de captations en public. Ainsi, les catalogues divers et variés de ces « pirates » offrent près d’une quarantaine d’enregistrements « live » de Cristina Deutekom au nom desquels on trouve de petites perles comme l’Elvira de I Puritani de Bellini enregistrée au Maggio Fiorentino en 1972 sous la direction de Riccardo Muti. Et en 1977, toujours au Maggio Fiorentino, et encore sous la baguette de Riccardo Muti, une incandescente Abigaille dans Nabucco.

Avec Cristina Deutekom, une voix magnifique s’est éteinte. Comme se perdent petit à petit le souvenir de ces voix enchanteresses qui ont fait vibrer tant et tant d’amateurs d’ Ces voix qu’on disait inoubliables. Que sont devenus les souvenirs des Leyla Gencer, des Beverly Sills, des Lucia Valentini Terrani ? Qui aujourd’hui encore entend les fabuleux moments des Elisabeth Schwarzkopf, des Joan Sutherland ? Nul doute que la voix de Cristina Deutekom subira le même sort de ses illustres prédécesseurs mais, un jour, quelqu’un dénichera ce vieil album cd poussiéreux dans le grenier de ses grands parents et que la curiosité (aujourd’hui si absente) l’entraînera à écouter à nouveau ce document sonore. Et qui sait ? Le miracle de cette voix si prenante, de cette artiste si entière qu’était Cristina Deutekom l’émouvra et le portera à lui redonner vie. C’est tout le mal que l’on peut souhaiter à la mémoire de Cristina Deutekom.

Crédits photographiques : Cristina Deutekom ; avec Sesto Bruscantini dans I Puritani (Florence, 1970) ; dans Turandot (San Diego, 1982) / DR

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