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Carlo Bergonzi, l’élégance faite chant

Aller + loin, Chanteurs, Opéra, Portraits

Un des derniers géants de l’art du chant du siècle dernier, le ténor Carlo Bergonzi s’est éteint alors qu’il venait de fêter ses 90 ans. Toute une vie dédiée au bel canto dont il était un représentant incontesté. Avec Franco Corelli (1921-2003) formidable Ernani, Giuseppe Di Stefano (1921-2008) magnifique Alfredo et Mario Del Monaco (1915-1982) l’insurpassable Otello, Carlo Bergonzi incarnait le chant verdien dans toute sa splendeur. Il avait la grâce d’une voix unique faisant de lui le Radamès idéal. Son chant exprimait l’élégance.

Notre dossier : Art Lyrique

 

bergonzi1 est né le 13 juillet 1924 à Polesine Parmense à quelques kilomètres de Busseto, la ville natale de Giuseppe Verdi et de la maison de campagne du même où il se réfugia à la fin de sa vie pour échapper aux qu’en dira-t-on des habitants de Busseto, ceux-ci n’acceptant pas que l’enfant du pays vive avec la cantatrice Giuseppina Strepponi, au passé quelque peu sulfureux. A Polesine Parmese, un petit village sur les rives du Po, le père de Bergonzi exerçait le métier de fromager. La tradition de la région se partage entre la fromagerie parmesane, la fabrication du jambon et l’opéra. Pour Carlo, c’est à la musique qu’ira sa préférence. Adolescent, il chante à l’église du village. Puis, à 16 ans, il poursuit ses études de chant au Conservatoire Arrigo Boito de Parme.

Huit ans plus tard, en 1948, il débute à Parme sur les planches d’un « vrai » théâtre comme baryton dans un rôle de Figaro dans Il Barbiere di Siviglia. En 1951, il est au Théâtre Petruzzelli de Bari. Il a abandonné le registre de baryton pour épouser celui de ténor. Il débute dans le rôle-titre d’Andrea Chénier de Giordano. Après une première apparition à La Scala de Milan en 1953, il traverse l’Atlantique pour conquérir les Chicago et New York. Le succès est au rendez-vous. Il revient bientôt en Europe. Toutes les maisons d’opéras d’Italie, d’Autriche, d’Espagne le réclament. Le Covent Garden de Londres dut attendre 1962 pour l’applaudir dans La Forza del destino. Une carrière brillante et d’une longévité étonnante. En 1988, à l’âge 64 ans, il obtient encore un magnifique succès scénique dans Luisa Miller. Après ce qui fut l’un de ses derniers concerts à Carnegie Hall en 1996, il se retire à Busseto où il professe le chant.

bergonzi2La voix de est faite d’une musicalité innée et d’une parfaite maîtrise de la respiration. La respiration ! Même si cela semble l’évidence du chant, en faisait son cheval de bataille dans ses cours magistraux. Ainsi qu’il nous le confiait lors d’une interview en 2001 : « Aujourd’hui l’étude du chant n’est plus faite avec le même sérieux du passé. Avant, quand quelqu’un débutait, quel que soit son âge, il faisait cinq ans d’études de technique vocale, de musique et de respiration. Quand des élèves viennent me voir après cinq ou six ans d’études, je leur demande comment ils respirent. Ils me disent qu’ils respirent, comme chacun fait pour respirer. Mais quand on chante de l’opéra, on ne respire pas comme dans la vie de tous les jours. On s’appuie sur le diaphragme. Alors, je vois ces braves étudiants qui forcent sur leurs poumons pour sortir les aigus. Ils ne pensent qu’à l’aigu alors qu’ils ne savent pas phraser la mélodie. Cela vient avec l’étude et… avec les professeurs qui savent enseigner le chant. »

Déjà, Carlo Bergonzi se plaignait de la qualité de l’enseignement et la frénésie des chanteurs de monter sur les planches. Il nous disait : « Au conservatoire, après une année de chant, les élèves passent une première audition. Pour y avoir assisté à plusieurs reprises, j’avoue avoir entendu de belles voix. Parmi les auditeurs de ces auditions, les directeurs de théâtre sont aussi là. A partir de là : on engage ces élèves pour La Bohème, Aida ou Le Trouvère. Ces directeurs tuent les chanteurs parce que ces chanteurs manquent totalement d’expérience. On les fait débuter à La Scala, au Metropolitan, à Bastille, au Covent Garden ou au Stadttheater Zürich. Des théâtres où on arrive, non pas des théâtres desquels on part dans une carrière. J’ai débuté très jeune, dans les théâtres de province où j’ai appris mon métier. Qui ne se gère pas, force le son, perd sa route et après une année, on n’entend plus parler de lui ! De grandes voix qui se fourvoient dans des opéras qui ne sont pas pour eux. Quand j’ai commencé à chanter, le grand spécialiste des voix était le chef d’orchestre Tullio Serafin. Contrairement à ce qui se pratique aujourd’hui, il choisissait les chanteurs d’abord et ensuite il décidait de l’opéra qu’il interpréterait ou qu’il enregistrerait avec ces chanteurs. Aujourd’hui, on fait Aida alors qu’on n’a ni la soprano pour chanter le rôle-titre, ni la mezzo pour être une vraie Amnéris ou ni le ténor pour être un Radamès. »

bergonzi3Carlo Bergonzi était aussi conscient que malgré ses enseignements, il ne pouvait influencer les décisions de ses élèves. Il nous disait encore : « Dans mon Académie, j’ai dix-huit chanteurs. Dix d’entre eux chantent dans les plus grands théâtres lyriques. S’ils ne sont pas prudents avec le répertoire parce que des directeurs d’opéra leur font miroiter les dollars, je n’y peux rien. Le problème de beaucoup de chanteurs est que si quelqu’un comme Riccardo Muti leur demande de chanter dans un des opéras qu’il va diriger, personne n’ose lui refuser. Cela ressemble à une porte ouverte au succès. Et pourtant cela peut devenir une histoire qui annonce le début de soucis, comme pour le ténor Roberto Alagna qui s’est vu offrir le rôle du Comte dans Rigoletto à La Scala. » [NDLR : à l’occasion d’un entretien sur ResMusica fait en 2005 Roberto Alagna a évoqué ce Rigoletto de 1994 et ses difficultés, dues essentiellement aux exigences de Riccardo Muti]

N’ayant pas la prestance des héros verdiens, n’étant pas non plus un grand acteur, Carlo Bergonzi compense ces désavantages scéniques par l’intelligence d’une lecture musicale des œuvres lui conférant l’avantage de la crédibilité de ses personnages à la seule écoute des nuances qu’il apporte à son chant. Si son répertoire est important (46 opéras), c’est incontestablement vers celui de Giuseppe Verdi que vont ses préférences. D’ailleurs, il l’a exploré dans sa presque totalité. Entre 1957 et 1976, la finesse de son legato, la délicatesse de son chant, sa technique vocale irréprochable en a font un Radamès (Aida) légendaire. Chacune de ses prestations est saluée comme de véritables leçons de chant.

La discographie de Carlo Bergonzi est abondante. A l’image de celle de ses compagnons de route de cette époque. Comme toujours la popularité des chanteurs se mesure au nombre d’enregistrements « pirates » par rapport aux « officiels ». Si dans le cas de Carlo Bergonzi on compte l’imposant nombre de 19 enregistrements d’opéras complets en studio, ce sont bien 112 captations « live » qui ornent la discographie du ténor parmesan. Dans ce volumineux catalogue qui s’étend sur plus de trente ans de carrière, bien malin qui saura en extirper l’essence.

Bien sûr, après les Mario Del Monaco, Giuseppe Di Stefano, Franco Corelli et Carlo Bergonzi, il y a eu Big Luciano. Star de l’opéra italien, un peu esseulée. Le chant verdien s’est peu à peu hispanisé avec Giacomo Arragal, Plácido Domingo, José Carreras et Alfredo Kraus. Aujourd’hui l’ensemble de la profession s’est internationalisée pour honorer le répertoire italien, avec plus ou moins de bonheur. A moins qu’un jour on reprenne conscience de la vérité verdienne et du belcanto. Alors on réécoutera Carlo Bergonzi.

Crédit photographique : Carlo Bergonzi en 2005 ; dans Il Trovatore au MET de New York en 1959 ; pendant l’enregistrement de Tosca, avec MAria Callas, Titto Gobbi et Ugo Trama en 1964 / DR

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