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L’Ensemble Justiniana emmène les Brigands sur les sommets

La Scène, Opéra, Opéras

Rochejean. 22-VIII-2014. Jacques Offenbach (1819-1880). Les Brigands, opéra-bouffe en 3 actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Amélie Parias. Décor, scénographie et lumières : Gérard Champlon. Costumes : Vince Alonso. Avec : Paul-Alexandre Dubois, Falsacappa ; Jeanne Mendoche, Fiorella; Aurore Bucher, Fragoletto ; Richard Bousquet, Le Baron de Campotasso/Le Prince ; Christophe Crapez, Le Comte de Gloria Cassis ; David Ghilardi, Carmagnola/Le Caissier ; Aliénor Feix, Domino, François-Germain Manwell, Barbavano ; Roberto Graiff, Le Capitaine des carabiniers. Choeur (chef de choeur Roberto Graiff) et orchestre, direction : Sylvie Leroy.

Vers Acte 2Depuis l’an 2000, chaque été, l’Ensemble Justiniana fait prendre l’air au petit monde de l’Opéra enfermé toute l’année entre Cour et Jardin. Baptisée Opéra-promenade, la manifestation fait effectivement éclater les dimensions des habituels cadres de scène. Les villages les plus reculés, les lieux les plus improbables de Franche-comté sont ses décors. Chaque spectacle est un « objet unique.» Les solistes professionnels y côtoient des choeurs amateurs. « Ces derniers bénéficient de la même considération et approchent la scène avec les mêmes exigences que les professionnels», précise le cahier des charges de la Compagnie. 9 spectacles ont déjà été créés : de très poétiques Hansel et Gretel et Cendrillon, un sombre Barbe-Bleue, une Carmen de feu, un spectacle à grand spectacle sur la future ligne de la LGV Sans crier gare, un mélancolique Quichotte sur un livret de JL Lagarce….

Nouveauté de taille pour l’édition 2014 : , fondatrice de l’, lègue sa casquette de metteur en scène à (son assistante sur le « Petit Ring » de l’Opéra Bastille en Mars 2013), en lui confiant les clés des Brigands, le désopilant mais aussi très poétique opéra-bouffe que avait composé en 1869 puis remanié en 1878, juste avant de se lancer dans la composition de son seul opéra, les sensationnels Contes d’Hoffmann.

brigandsPour sa première mise en scène, c’est, pour la toute jeune , un véritable baptême du feu (ou plutôt de la pluie en cet été 2014 aussi frisquet qu’arrosé dans l’est de la France) que ces Brigands en cinémascope dans des décors naturels de toute beauté, avec sa trois centaine de choristes (peu ou prou tous différents dans chacun des 8 villages élus), ses 9 solistes, ses 7 instrumentistes, ses déambulations d’un acte à l’autre du crépuscule à la nuit noire 2h45 durant ! « La nature devient théâtre », annonce Amélie Parias dans le programme.

Le sommet de l’aventure est probablement atteint à la 4ème représentation, le soir du 22 août. A proximité du village de Rochejean, lui-même à deux pas de Mouthe, (village des records de froid français que l’on sait !) c’est à la montagne que sont rendus en toute logique ces Brigands que le livret de Meilhac et Halévy situe dans…la montagne.

b2Plutôt que la frontière italo-espagnole (sic!) du livret, c’est la frontière suisse qui est toute
proche. Au Prologue, le Mont-Blanc se détache dans le ciel clair. Magique bien sûr ! Une fausse manifestation de brigands mécontents et de carabiniers infiltrés (on ne s’en rendra compte qu’en toute fin d’Acte I), emporte le public jusqu’à la lisière de la forêt, devenue repaire de Falsacappa, avant de le conduire à La Petite Echelle, ferme comtoise devenue auberge d’un soir. L’âne du pré voisin, qui broutait tranquillement jusque là, se tourne vers la scène et immobilise ses oreilles en direction de la scène : la folle mécanique du rire offenbachien peut s’ébranler.
La montée vers La Grande Echelle, autre ferme devenue, quant à elle, Palais du Duc de Mantoue, est absolument mémorable : chemin de lumière le long de la montagne pour aboutir au bord du Mont d’Or. Il faut absolument tresser lauriers à , décorateur subtil, constructeur de décors insolents en osmose avec une nature aussi sublime que violente, mais aussi dénicheur de lieux magiques par un patient repérage des mois en amont. Tous les villages (de plus en plus nombreux) qui se seront bousculés pour être de l’aventure Justiniana ne regarderont jamais plus de la même façon les lieux de leur quotidien, transfigurés en songe d’un soir d’été par la magie d’un opéra…

Vesr Acte 2 2Issue d’une scrupuleuse sélection, l’équipe de chanteurs réunie est idéale. L’ embauche tout aussi bien des voix que des personnalités souples à qui il sera demandé de cavaler dans les bois, de slalomer entre des bouses de vaches pouvant s’avérer de redoutables mines anti-personnelles, et d’exposer leur instruments à tous les écarts de température. Il en est de même pour les instrumentistes, pour le chef d’orchestre. Certains chanteurs sont des habitués de l’Ensemble, d’autres découvrent le système Justiniana.
et Jeanne Mendoche sont idéalement appareillées dans les rôles respectifs de Fragoletto et Fiorella. La première, Gavroche à la tignasse flamboyante, porte ici le travesti à merveille et son engagement vocal passionné parvient même à faire oublier la romantique Micaela aux longs cheveux qu’elle fut pour la Carmen promenée des étés 2008 et 2009. La seconde est d’une grâce absolue à tous niveaux.

Certains chanteurs endossent astucieusement 2 rôles à la fois, (voire 3, tel l’excellent , Carmagnola, banquier véreux mais aussi malicieux « délégué syndical » du Prologue), ou , Prince très bien chantant et également impayable silhouette à la Hergé en Campotasso. Le baryton de apporte un savoureux second degré à son Falsacappa, chef de bande mi-classieux, mi-miteux.

espagnolsLa palme des zygomatiques est décerné au Gloria Cassis de , personnage très gâté par Offenbach qui offre à la vis comica du chanteur un deuxième Acte irrésistible avec le sommet de l’air «Y a des gens qui s e disent Espagnols mais qui ne sont pas du tout espagnols » (en fait critique à mots très découverts de certaine Eugénie de Second Empire). , chef du choeur, campe également un très amusant chef des carabiniers, ivre de son ridicule pouvoir sur un régiment de rigides soldats de plomb à plumets, (critique à mots tout aussi découverts d’une certaine rigidité militaire…)

et complètent sans transparence aucune, mais avec une vraie présence, une distribution soudée qui enchante le public, hilare à plus d’une reprise, notamment au cours d’un 2ème acte à mourir de rire.

b4Plutôt que de s’attarder sur quelques imprécisions du choeur, on a bien plutôt envie de saluer la performance de ce dernier, composé, pour la plupart de ses membres, d’êtres humains qui n’avaient jamais mis les pieds dans une salle d’opéra. Les y faire pénétrer directement par l’entrée des artistes et les installer sur la scène est une vraie audace, relevée avec panache. Opéra pour tous!

La direction d’acteurs est vive, attentive au moindre personnage. De beaux costumes d’un classicisme précis recréent un XIXème siècle à la Dickens.

La baguette de , qui dirige avec autant de passion que d’humour une partition allégée de quelques rôles et de quelques numéros (hélas pour le Cor dans la montagne et le merveilleux ensemble sur la vertu qui ouvrent l’oeuvre!) est un condensé de dynamisme. Signalons que les déambulations permettent d’entendre d’autres pièces: La Carita et Le sou de Rossini, un bout de Carmen pour le clin d’oeil espagnol…

Le plaisir est manifeste des deux côtés de la rampe. Certains spectateurs iront jusqu’à s’avouer déçus le lendemain en découvrant la version pourtant de référence de John Eliot Gardiner, très éloignée, selon eux, de « la vraie » qu’ils venaient de découvrir la veille: c’est dire combien, une fois encore, l’Ensemble Justiniana vient de remplir la mission qu’il s’est fixé dès l’origine (1982, déjà!): amener de nouveaux publics, tous âges confondus, au monde merveilleux de l’opéra.

b3On aura compris notre emballement face à l’oeuvre haut de gamme d’Offenbach. Excellent livret au service d’un rire jamais vulgaire, constance du don mélodique, les partitions du Rossini français (certains disaient « Petit Mozart de Champs Elysées ») font toujours mouche et traversent le Temps avec bonheur. La seule réserve que l’on puisse formuler face à ses Brigands concerne le choix regrettable, après 3 actes à la construction parfaite, d’une conclusion vraiment expédiée : comment croire que le jusque là très probe Gloria Cassis accepte en un tournemain le billet de mille francs du banquier véreux et surtout, et, plus encore,  que les brigands, en une rapide ritournelle, annoncent qu’ils vont devenir honnêtes! On se dit alors que la belle mise en scène d’Amélie Parias, au moment de ce final à la vraisemblance vacillante, aurait pu tirer l’oeuvre de son statut de simple machine à rire, qu’elle aurait pu prendre un peu de hauteur et s’évader de son classicisme efficace, en se permettant de distiller, à cet instant essentiel, une petite dose de trouble contemporain. Saisir par exemple l’énorme perche que le compositeur et ses librettistes tendent à mots cette fois totalement découverts  aurait été des mieux venus en cet étrange début de XXIème siècle: « Il faut voler selon la position qu’on occupe dans la société. »ou « Je voulais être banquier mais je me suis fait voleur parce que je pensais qu’il y avait moins de travail. » Comment dire mieux, qu’au XIXème siècle déjà, « l’ennemi c’est la finance. »

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Cette réserve mise à part, voilà un spectacle donné à guichets bondés, (plus de 2500 spectateurs de tous âges en15 jours), et qui, succédant au somptueux Quichotte à la Hooper des 30 ans de la Compagnie, s’inscrit avec une belle évidence dans l’esthétique Justiniana. Les opéras-promenades de l’Ensemble étant généralement donnés sur 2 ans, vivement l’été 2015 !

Crédits photographiques: Pierrette DZ/ Pierre-Marie Aubertel/ Monique Pelot/Marie-Jo Monnet 

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