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Daniel Bizeray, directeur du Centre culturel d’Ambronay

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Rencontre avec Daniel Bizeray, nouveau directeur du Centre culturel d’Ambronay, en poste depuis un an, à la veille de sa « première » édition du festival. Sans langue de bois, il évoque ses réussites et les trahisons qu’il a subi durant sa carrière, le rôle du disque pour un festival, le statut des intermittents, et le moment de bascule que traverse le festival, reflet ce que vit tout le milieu musical.

 

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«Changer le système des intermittents ne ferait qu’accroitre le problème »

ResMusica : Vous êtes, depuis début novembre 2013, le nouveau directeur du Centre Culturel de Rencontre d’Ambronay.
Avant d’évoquer votre parcours professionnel, quelques mots plus personnels. Comment votre milieu familial et votre formation universitaire vous ont-ils amenés à la Musique ?
 : Mon milieu familial n’était pas excessivement musicien même si j’avais une grand-mère qui jouait très vaguement du violon. Mon grand-père jouait de la flûte traversière à la musique municipale du Mans. Mon père, lui, jouait un petit peu de saxophone dans les chasseurs alpins. Quant à ma mère, elle avait très vaguement tâté le piano. Elle a toujours dit l’avoir appris comme la machine à écrire ! En fait, c’est plutôt le hasard qui m’a conduit à m’intéresser à la musique puisqu’un copain m’ayant dit que des cours de solfège étaient très sympas, j’y suis allé pour voir à quoi cela ressemblait. Tout est parti de là. De fil en aiguille, j’ai appris un instrument, le saxophone, puis, un peu plus tard, la flûte traversière, la guitare et surtout le chant. Cela a démarré beaucoup plus tard, pendant mes études. Quand je suis arrivé à Sup de Co Paris, j’ai monté une saison musicale. Pour l’animer, j’ai pensé que ce serait bien d’avoir un chœur. J’ai donc monté un chœur. J’ai commencé le chant… par la direction de chœur, quasiment. Direction toute relative mais enfin c’est moi qui dirigeait, qui battait la mesure et qui vérifiait que les accords de mes petits camarades étaient plus ou moins justes. Voilà, c’est comme ça que c’est parti. Ensuite, je me suis trouvé à chanter dans un chœur puis dans un autre, ce qui m’a amené à connaître La Chapelle Royale où j’ai chanté, cette fois, non plus comme ténor mais comme contre-ténor. Voilà comment a débuté ma carrière professionnelle musicale.

RM : Dès 1982, vous prenez des responsabilités auprès de , de La Chapelle Royale et de l’Orchestre des Champs Élysées. Déjà la musique baroque. Puis c’est la plongée dans l’opéra. Vous en avez pris pour 20 ans !
DB : La musique ancienne, j’ai beaucoup donné pendant cette dizaine d’années auprès de . J’ai aussi assuré l’intérim du Centre Culturel de Rencontre de Saintes. J’ai fait la programmation du festival en plus de m’occuper de ce chœur et de cet orchestre que dirigeait Herreweghe.
Après, c’est un peu le hasard qui m’a amené à répondre à une annonce parue dans Télérama pour recruter le directeur du Théâtre de la Ville à Rennes. Le projet que j’ai fait était un projet d’opéra. Cela correspondait le plus à ce que je souhaitais c’est-à-dire une Maison de la Musique mais le mot opéra était le plus proche. À l’époque, j’imaginais cette maison d’opéra en y jouant beaucoup plus de musique de chambre, sans mettre tout le budget dans ces grosses machines lyriques. Mais quand on dirige un opéra, on finit par être emporté par l’opéra. Je ne suis pas opéramaniaque à la base. J’ai tout appris en faisant mon métier. À l’époque, il n’y avait pas de formation sur l’opéra comme cela peut exister maintenant. Au cours de ces douze ans à l’opéra de Rennes, j’ai appris comment fonctionnait un opéra, une machine extraordinaire, une horloge suisse, nécessaire pour faire en sorte que tous les corps de métier finissent par être prêts ensemble, afin de pouvoir lever le rideau le soir de la première. Mais j’ai appris aussi tout ce qui concerne le bâtiment lui-même puisque c’est un bâtiment historique, un magnifique petit théâtre à l’italienne qu’il a fallu restaurer. C’était important : 18 mois de travaux, précédés de trois ans de préparation. J’ai eu la chance de pouvoir réouvrir cet opéra de Rennes avec un budget entièrement tenu. Il n’a pas triplé comme cela peut se passer dans certains endroits. Et ça, c’est une très belle expérience. J’ai pu mener de bout en bout un projet de réhabilitation, que ce soit la cage de scène ou la salle, restaurées par le passé, – cela ressemblait plus à un cinéma des années 70 – mais dans un état qu’on a supposé être celui d’après la rénovation de 1913.
12 ans à l’opéra de Rennes de 1992 à 2004 et puis après, cinq saisons à l’opéra de Rouen. Là aussi, ô surprise, ce n’était pas écrit au départ, on m’a quasiment fermé le théâtre sous le nez ! J’étais seulement le directeur désigné. Les travaux qui étaient dans les tuyaux se sont confirmés et il a fallu que je fasse toute la première saison hors les murs ! Quand vous faites cela dans une ville, une région que vous ne connaissez pas, ce n’est pas tout à fait simple ! Mais c’est un bon moyen pour commencer à travailler avec les collègues. Heureusement, l’agglomération de Rouen est riche de salles. Là aussi, une expérience extrêmement intéressante. Ensuite, je suis parti à Saint-Etienne. Là, j’ai assumé la saison de mon prédécesseur ou plutôt de mes prédécesseurs parce qu’il y avait une espèce de direction collégiale avant que je n’arrive. J’ai monté deux saisons, avant de quitter Saint-Etienne dans les difficultés puisque de jeunes gens très, très ambitieux, aux dents très longues avaient tout fait pour me pousser dehors profitant d’un moment où j’étais un peu patraque. Ça arrive dans une vie… . Je le dis parce que c’est important. Ce sont des choses, qu’en général, on cache. Cette même équipe de putschistes a maintenant été débarquée. C’est intéressant de dire qu’il n’a pas fallu plus de deux ans pour que la maison connaisse un nouveau rebondissement et un effet boomerang de cette vilénie de départ.

RM : Ensuite, la Fondation Royaumont pour un an et Ambronay. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cette grosse machine qu’est le Centre Culturel de Rencontre d’Ambronay ?
DB : Un an et demi à la Fondation Royaumont. Ca été un grand bonheur de pouvoir être dans ce monument. C’est un endroit sublime qui a été fondé en 1228 par Saint-Louis. Il avait 14 ans ! Il a été un peu aidé par sa maman, Blanche de Castille. C’est vraiment un endroit superbe d’équilibre des formes. Il y a des vibrations très intéressantes. Et mon plus grand plaisir a été, le soir (je travaille tard…), de regarder ce bâtiment, resté illuminé de l’intérieur, qui se reflétait dans le plan d’eau. Cela m’a procuré des sensations absolument incroyables. Comme Centre Culturel de Rencontre, Royaumont est le pionnier, le plus ancien, sans doute le plus coté actuellement avec une programmation très diversifiée. Être le directeur artistique de tout ce qui était voix et lyrique était vraiment une bonne clé d’entrée pour se préparer pour Ambronay. Je savais que j’allais être candidat car avait annoncé, de longue date, qu’il partait. Je savais qu’être à Royaumont, c’était intéressant et, en même temps, que c’était un stage de préparation à Ambronay. Me voilà donc à Ambronay, choisi pour diriger ce lieu que je connais depuis longtemps puisqu’on y a fait, il y a presque trente ans, un concert avec Philippe Herreweghe : une Messe en si. Depuis cette date-là, j’ai gardé de très bons rapports avec Ambronay et avec en particulier puisque dans les différentes maisons d’opéras que j’ai dirigées, j’ai toujours eu beaucoup d’attention pour les productions de l’Académie Baroque que j’ai accueillie ou coproduit même, assez régulièrement. Je dirai que mon atterrissage s’est passé assez naturellement.
Historiquement, c’est le festival qui a fait connaitre Ambronay et qui a permis la création du Centre Culturel de Rencontre et de justifier, encore plus, les travaux qui ont permis une réouverture en 2011. On a récupéré 3500 m2 de bâtiments rénovés. Cela a concerné l’aile Sud dans laquelle on a pu faire une salle de concert, 13 chambres dans des cellules magnifiquement rénovées et, dans la Tour des Archives, trois salles dont une salle de danse qui domine toute la vallée.

RM : Vous arrivez pour la 35ème édition du Festival qui a fait la renommée d’Ambronay. Parlez-nous de la programmation. Et qu’avez-vous envie d’apporter dans les années futures ?
DB : Toute la programmation, je l’ai faite avec Pierre Bornachot mais je peux dire que c’est « ma » programmation même si c’est un travail collectif. Elle s’est faite sur le thème « célébrations » au pluriel puisqu’on célèbre les 10 ans du Centre Culturel de Rencontre. Celui-ci a, rappelons-le, des activités telles que des résidences d’artistes, des accueils de séminaires et de colloques d’entreprises, beaucoup d’actions culturelles et éducatives. Il y a beaucoup d’enfants ici qui viennent pour des projets qui mettent en regard le patrimoine et les arts. Nous sommes Centre Culturel de Rencontre, à cheval sur un lieu patrimonial et une discipline artistique, la nôtre, la musique. Le CCR s’intéresse aussi à la danse, au théâtre, aux arts plastiques, à tous les arts en général avec, aussi, cette dimension économique vers les entreprises. C’est ce trépied qui fonde le principe d’un CCR.
Dix ans du Centre, 35ème édition du festival, comme pour Alain Brunet qui passe de directeur à président. Beaucoup d’anniversaires à célébrer : Rameau, qui nous est plus proche géographiquement et, grosso modo, le contemporain de mais aussi Locatelli, Jomelli sans oublier CPE Bach. On est parti sur ces anniversaires. On est aussi parti sur la célébration au sens du rythme et de la fête. Ce qui caractérise cette nouveauté est l’ajout de concerts qu’on appelle des afters. Les musiciens, qui auront donné des musiques du monde ou du jazz sous le chapiteau, viendront dans le cabaret faire des afters. Ce sont des concerts à 22h30. Parfois, ce sont des rencontres un peu plus subtiles. Par exemple, Keyvan Chemirani, un percussionniste, va jouer avec deux autres percussionnistes, et viendra avec le claveciniste et , faire un bœuf, une improvisation. Ces moments du cabaret sont des moments libres. C’est la grande nouveauté du festival 2014.

RM : Les manifestations artistiques, telles les festivals, sont confrontées à des problèmes économiques sérieux : baisse des subventions des collectivités locales, mécénat d’entreprise en régression… Quelles sont vos préoccupations à ce niveau et qu’envisagez-vous pour les surmonter ?
DB : Il y a plusieurs ordres de préoccupation. La première, c’est qu’au niveau budgétaire, les temps sont difficiles. Chaque année, on a au-dessus de la tête des gels de subventions… qui finissent par se dégeler souvent mais pas toujours. C’est le premier point. Le deuxième point, avec ces 3500 m2 supplémentaires, c’est l’augmentation de notre budget, avant et aussi après les travaux. L’eau, le gaz, l’électricité, l’entretien représentent 70 000 euros annuels. Cependant, ce budget n’a pas explosé pour autant. C’est effectivement l’un de nos problèmes. Par ailleurs, pour toutes les activités de production, on voit bien que nos collègues souffrent. Nous souffrons aussi au niveau du disque. La vente de disques est devenue compliquée. Le disque physique s’effondre. Le nouveau système n’est pas encore totalement en place. De plus, on ne sait pas quelle sera la part gratuite et la part payante. Le disque est devenu, pour nous qui ne sommes pas une maison de disques, plus un élément d’image et de marketing que véritablement une activité, un centre de profit, même si, effectivement, cela correspond à des entrées mais qui deviennent aléatoires. La vente virtuelle est bonne mais au niveau économique ce n’est pas très intéressant. Cela génère extrêmement peu de chiffre d’affaires. On est vraiment sur un moment de bascule. Cela fait des années que ça prend ce chemin-là. 2013 et 2014 sont des années de bascule sur un fond de tension et d’inquiétudes. Le mécénat reste stable pour nous. Cela veut dire que pour qu’il le reste, il faut déployer deux fois plus d’efforts qu’avant ! C’est un budget qui est 1/25ème de notre budget global

RM : Comme beaucoup de festivals, les bénévoles sont nombreux à participer à l’organisation de ces manifestations. Ils le font pour leur plaisir. Mais les intermittents du spectacle, eux, le font pour vivre. Quel est votre sentiment sur cet aspect social ?
DB : A Ambronay, ce sont des bénévoles qui, il y a 35 ans, se sont réunis autour d’Alain Brunet et de Geneviève Rodriguez. Cette dernière a été une administratrice bénévole pendant longtemps. On l’oublie souvent alors qu’elle a fait un énorme travail. Ce sont eux qui ont permis que ce festival existe et trouve sa couleur baroque. Elle ne l’était pas au départ. A un moment donné, ils ont professionnalisé leur activité parce que c’était devenu trop lourd pour être géré sur son temps personnel, sur ses nuits et ses weekends. Un grand coup de chapeau aux bénévoles qui ont fondés cet évènement et qui continuent… Ils sont 80 bénévoles qui, à tout moment de l’année, viennent nous aider, pour préparer, pour installer, pour aller chercher des artistes. Cela prend beaucoup plus de place pendant le festival puisque là ils viennent pour remettre complètement en état l’église (on change, en effet, toutes les chaises de l’église), garder les loges, déchirer les tickets à l’entrée, faire la captation vidéo pour les places à visibilité réduite. On a vraiment des bénévoles extrêmement investis et sympathiques. En ce qui concerne les intermittents, nous ici, nous sommes 15 permanent. Donc, tous ceux qui ne sont pas permanents ou bénévoles, ce sont des intermittents. D’abord, les artistes dans les ensembles que nous accueillons et puis aussi nos techniciens soit une bonne dizaine de personnes. Nous sommes excessivement inquiets sur le devenir de ce statut qui est tout le temps chahuté. De même, sur la juste rémunération qui doit y avoir face à cette précarité d’artistes et de techniciens qui alternent des périodes d’activité et de chômage. Cela, dans une période économique difficile où les contrats sont difficiles à obtenir. Ça n’empêche pas d’avoir une vision plus large de ce qu’est l’indemnisation, de ce que cela représente. Ce dont je suis certain, c’est que l’originalité du système français crée la vivacité et a servi de tampon pendant ce tunnel de crise qui n’est pas terminé. Changer ce système ne ferait qu’accroitre le problème . Je ne pense pas que cela génèrerait des économies. Beaucoup d’études ont été faites, des gens ont fait des propositions intéressantes qui, visiblement, n’ont pas été étudiées suffisamment et n’ont pas été prises en compte. D’où la situation actuelle. On ne peut qu’être solidaire des intermittents mais aussi des collègues qui sont actuellement en train de se poser la question du devenir de leurs institutions et de leurs associations.

RM : Revenons à la Musique. Quels sont les points forts du Festival d’Ambronay 2014 ?
DB : On a déjà de bonnes indications, avec un quatuor de tête : sans surprise, et Jordi Savall. Mais aussi le concert d’ouverture avec Leonardo Garcia Alarcon et, plus étonnant, les polyphonies spatialisées avec dirigés par . Il semblerait que le public d’Ambronay adore ces effets et se dit que le concert est d’autant plus intéressant qu’il apporte une expérience qu’on ne peut voir autrement. Le fait de savoir que la nef seule va être utilisée et que les 40 chanteurs seront autour du public crée un afflux de réservations auxquelles on ne s’attendait pas.

RM :
Merci . Plein succès à votre « premier » Festival d’Ambronay.

Crédit photographique : Daniel Bizeray © Centre culturel d’Ambronay

Rencontre avec Daniel Bizeray, nouveau directeur du Centre culturel d’Ambronay, en poste depuis un an, à la veille de sa « première » édition du festival.

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