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Le Quatuor Debussy, au cœur de la mémoire

HD4Le : (premier violon), Marc Vieillefon (deuxième violon), Vincent Deprecq (alto) et Fabrice Bihan (violoncelle) est l’une des formations de chambre française les plus actives dans le décloisonnement de la musique classique : concerts, spectacles et classes de maître partagent leurs activités. Dans le cadre du Festival d’Île de France, ils rendent hommage aux musiques composées au camp de concentration de Terezín. À l’occasion de la préparation de ce concert (lire notre chronique du concert), Christophe Colette, 1er violon, nous présente le travail du .

« Il ne s’agit pas de jouer des œuvres uniquement parce qu‘elles sont écrites dans certaines circonstances mais bien parce que leur valeur musicale est incontestable ! « 

ResMusica : Le thème du Festival d’Ile-de-France est « Tabous, musiques et interdits », qu’est-ce que ces mots vous inspirent ?

 : C’est un très beau titre qui questionne, une association de mots qui pousse à réfléchir, l’un d’eux n’est pas dans la même tonalité que les autres…

RM : Pouvez-vous nous présenter le concert* que vous allez donner en hommage aux compositeurs déportés au camp de Terezín ?

CC : Plusieurs axes ont été développés avec , directeur artistique du Festival d’Ile de France,  pour bâtir ce programme.

Tout d’abord bien entendu, les compositions nées de l’incroyable richesse artistique qui régnait dans ce camp « vitrine » malgré des conditions de vie effroyables. et sont deux représentants incontournables de cette vitalité ; ils ne survivront pas à la barbarie nazie, Ulmann déporté et gazé à son arrivée à Auschwitz le 16 octobre 1944 et Klein, déporté lui aussi à Auschwitz le même jour mais décédé dans le camp de Fürstengrube en Silésie en janvier 1945.

Nous avions l’envie commune,  d’associer à ce concert une œuvre de notre temps en relation avec cette page sombre de l’histoire. Peu d’œuvres m’ont laissé en concert une émotion aussi forte que Kaddisch de Terezín de pour chœur d’enfants et quatuor à cordes ; cette prière pour les enfants déportés à Terezín, chantée par des enfants d’aujourd’hui prend bien sûr un relief particulier,  parfois difficile à soutenir tant l’émotion qui s’en dégage est forte.

RM : Pouvez-vous nous parler de cette pièce de  ?

CC : Kaddisch de TerezÍn  est une merveilleuse pièce mais nous avions envie également de montrer que des enfants sont source de vie ! Ce qui est extraordinaire lorsque l’on bâtit un programme sur mesure, c’est que cela nous pousse encore plus à découvrir, à chercher de nouvelles pièces pour coller au mieux à une thématique… Merci au Centre tchèque de Paris pour son aide ! Avec , cette vitalité est également palpable : ce compositeur, déporté lui aussi à Terezín, y a composé pour quatuor une courte pièce, Chant sans parole. Rare survivant du camp, il écrit une dizaine d’année plus tard Huit chants tchèques pour chœur d’enfants et quatuor à cordes : la vitalité est là, à la fois dans le symbole que représente cet homme et dans ces chants, véritables hymnes à la joie de vivre.

RM : Outre le côté mémoriel, en quoi les œuvres de ces compositeurs peuvent-elles nous toucher ?

CC : Il ne s’agit pas de jouer des œuvres uniquement parce qu‘elles sont écrites dans certaines circonstances mais bien parce que leur valeur musicale est incontestable !  Composé en  janvier 1943, le Quatuor n°3 d’Ulmann est un merveilleux exemple de la vitalité et l’inventivité de ces courants musicaux que l’on imagine dans ce triangle d’or Vienne-Berlin –Prague avant la seconde guerre mondiale.  Datée de février 1943, Chant et fugue de est une preuve pleine de nostalgie et de souffrance du talent d’un jeune homme de 24 ans qui probablement a déjà réalisé que son temps était compté. Quant à la pièce de Pascal Amoyel, il s’agit pour moi d’une des plus belles œuvres de notre temps que j’ai eu à jouer et je me réjouis profondément d’avoir la chance de la retrouver.

RM : En quoi le travail de mémoire est-il important dans votre carrière de musiciens ? 

CC : Le travail de mémoire peut avoir plusieurs significations. Mémoire bien entendu des compositeurs écartés violemment par un régime et qui dans le cas présent, dans l’enfer d’un ghetto offrent la quintessence de leur art à un public que chaque note raccroche à la vie ; il est de notre devoir de musicien qu’une deuxième injustice ne frappe ces compositeurs en laissant dans l’oubli leur nom, ce serait une victoire pour la barbarie…
Mais le travail de mémoire peut aussi être un travail sur l’injustice de la postérité qui parfois écarte des œuvres malgré d’indéniables qualités. Notre travail sur la musique française reflète cette volonté ; les quatuors d’Ermend Bonnal, de Guillaume Lekeu,  de Georges-Martin Witkowski  entre autres reflètent cette volonté et nous sommes très heureux de les avoir inscrits à notre discographie.

RM : Vous êtes très actifs dans la création de spectacles en parallèle de votre carrière purement concertante. Pourquoi ces développements ?

CC : Il s’agit en premier lieu d’une curiosité artistique, d’une soif de rencontrer et d’inventer, de partager des émotions avec d’autres artistes d’autres horizons ; Debussy ne fréquentait-il pas de nombreux salons en compagnie de peintres, poètes, acteurs et bien d’autres ? Quel richesse lorsque sur scène les émotions sont apportées par les mots et les notes conjugués ensembles, les notes et les mouvements, les couleurs et les harmonies. Le décloisonnement est un mot très à la mode mais il doit avant tout partir d’une volonté artistique et se donner les moyens d’arriver à des spectacles de qualité incontestable pour que chacun s’y retrouve.

RM : Outre les spectacles, les concerts, vous êtes actifs dans les actions culturelles. Etes-vous des prototypes des musiciens du XXe siècle, créatifs et surtout décloisonnant ?  

CC : Là aussi, il y a une volonté artistique mais aussi humaine. Certains ne connaissent pas la musique dite savante et donc la rejettent, à nous musiciens d’aller leur apporter chez eux, d’une autre manière peut-être pour briser une barrière qui ne demande qu’à rompre. Si cette volonté de toucher le plus grand nombre est signe de prototype, je veux bien donner les plans du prototype à tous !

RM : De plus en plus de décideurs considèrent la musique classique comme un domaine replié sur lui-même avec un public de plus en plus inexistant et qu’il faut adosser le classique à des musiques actuelles (de France musique et sa nouvelle grille aux querelles autour du projet de philharmonie de Paris) qu’avez-vous à leur répondre ?

CC : J’ai du mal à répondre à cette question car pour nous, la musique n’a jamais été repliée sur elle même ; depuis vingt ans nous jouons sur les mêmes scènes des quatuors de Mozart, Beethoven, Schubert, l’intégrale des Bartók, des Chostakovitch autant que ces spectacles dits parallèles que nous évoquions et le public est présent en nombre pour les deux car peut être sent-il une vitalité qui ne demande qu’à être partagée. Je crois qu’il en est de même pour les croisements de musique ; on ne peut adosser de force des artistes, mais par contre, des musiciens de tous horizons peuvent partager la scène s’ils en ont envie.

C’était par exemple un pur bonheur d’être en concert à la Nuit Blanche, aux Transmusicales de Rennes et dans d’autres endroits aussi symboliques en compagnie de « rockeurs » avec , d’y jouer ses compositions avec huit guitares électriques après un quatuor de Mozart qui enthousiasmait tout autant les centaines de jeunes présents. Notre prochain enregistrement se fera à Marciac en mars prochain avec piano et contrebasse jazz… Quand la rencontre artistique est là, tout est possible.

Crédit photographique : © Bernard Benant

 

En coopération avec la
sur les mémoires des violences politiques

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