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Souvenirs de guerre au festival de Besançon

Concerts, Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Besançon. Kursaal. Festival de Musique Besançon Franche-Comté.17-IX-2014. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie de chambre opus 110B ; Guillaume Connesson (né en 1970) : The Ship of Ishtar; Samuel Barber (1910-1981) : Adagio pour cordes; Richard Strauss (1864-1949) : Métamorphoses. Salzburger Chamber Soloists: violon et direction: Lavard Skou-Larsen .

mer.16._8Le puissant concert donné dans la magnifique acoustique du Kursaal de Besançon par les vient rappeler que les ruines de la seconde guerre mondiale sont encore fumantes dans tous les cerveaux.

La Symphonie de chambre opus 110B de ouvre un programme d’une cohérence exemplaire. Cette partition dont la popularité grandit à chaque exécution, est l’adaptation que Rudolf Barschaï réalisa en 1967, avec l’adoubement du compositeur, du Quatuor n°8 de ce dernier. Chostakovitch composa d’une traite son 8ème quatuor en 1960, après qu’il eut découvert l’état de la ville de Dresde suite aux terribles bombardements qui l’avait ravagée.

C’est une prégnante déploration funèbre, où l’énergique thème juif de l’allegro du 2ème mouvement fait chavirer les âmes, où de longues tenues dissonantes, étrange son comme venu d’ailleurs, alliées à de sourds martèlements, inquiètent dans l’avant-dernier largo, où flotte une manière de Dies irae…Peu d’espoir dans un avenir meilleur, semble se lamenter le compositeur. L’interprétation noirissime des offre la tension idéale. Tension au bord de la fracture quant à la justesse du premier violon, , en charge également de diriger un ensemble très jeune, où la parité est plus que respectée…

The Ship of Ishtar, composé en 2009 par , se faufile avec une insolence confondante dans ce programme haut de gamme. Etonnant Connesson ! Succédant à Michael Jarrell et Misato Mochizuki, il est le compositeur en résidence pour 2 années au Festival de Besançon-Franche-Comté. Il a ébloui, le soir de l’ouverture de la 67ème édition, lors du grand concert populaire que le Festival offre chaque année au pied de la Citadelle, avec son mini-concerto pour piano The Shinning one. Donné juste avant le Concerto en sol de Ravel, la partition de Connesson, très séductrice entrée en matière, portait haut le front d’une orchestration toute en subtilité de timbres et de dynamisme, qui semblait annoncer celle de Maurice (bingo ! l’on apprenait hier, de la bouche même du compositeur, que cette oeuvre de 10 minutes lui avait été commandée en 2009 par Jean-Yves Thibaudet, afin qu’elle puisse dialoguer le temps d’un concert, avec l’illustre chef-d’oeuvre ravélien.)

Même sensation ce soir avec son Ship of Ishtar. Cette belle oeuvre de 15 minutes fait défiler, en 4 mouvements d’une parfaite concision, une riche palette d’atmosphères, avec même un vrai final! Elle semble bien révolue l’époque où les programmes devaient, ni vu ni connu, glisser une œuvre contemporaine entre Beethoven et Haydn pour faire passer la pilule de la contemporanéité. Les huées d’antan font place aux bravos d’aujourd’hui dans un public ravi de retrouver dans la courte partition de Connesson le meilleur de tant de compositeurs aimés : Chostakovitch (tiens!), Britten (avec un 3ème mouvement aux pizzicati allègres) et même…Strauss, que l’on retrouvera peu après. Alors qui est Connesson ? Un habile caméléon ? Ou une vraie personnalité, décomplexée, affranchie de tous les diktats en matière de musique contemporaine. A suivre…en tous cas !

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L’exécution irréprochable du célébrissime Adagio de (lui aussi adaptation par le compositeur lui-même du mouvement lent de son Quatuor n°2  et lui aussi souvent associé aux déplorations militaires) remet les esprits égarés de l’entracte au diapason de l’écoute nécessaire aux Métamorphoses de .

Composé pour l’Orchestre de chambre Paul Sacher, en 1945, au lendemain de la guerre la plus noire des hommes, et au soir de sa vie par un compositeur qui n’aura eu de cesse de se consacrer à son art, les Métamorphoses disent tout du chavirement intérieur de celui qui n’était que musique, et que l’Histoire a fini par rattraper en détruisant un à un les lieux où il avait connu une rare succession de triomphes : Berlin ,Dresde, Vienne, Munich…Impossible, en écoutant cet ultime chef-d’oeuvre, épure totale et lente confession faussement paisible autour de la Marche funèbre de l’Héroïque beethovénienne, aussi tourmentée qu’impudique, de ne pas penser à l’ami Zweig, que Strauss tenta un temps de sauver de la folie nazie. Zweig et son bouleversant Monde d’Hier. C’est ce même monde, alors que Zweig s’est donné la mort en exil 3 ans plus tôt, que Strauss pleure à cordes déployées. Juste avant, c’est encore les cordes que Strauss faisait parler pour ouvrir son dernier chef-d’oeuvre lyrique Capriccio : ici il ne se pose plus la question de Prima le parole doppo la musica. Il ne reste plus que la Musica pour dire le fond de l’âme.

L’interprétation de Skou-Larsen, qui a repris son violon, après avoir dirigé le Connesson, est à la hauteur de tous ces questionnements d’avant la tombe. La longue mélodie straussienne est de surcroît déroulée dans toute son opulence par des instrumentistes jouant dans leur arbre généalogique. En cette période propice au vacillement des repères, le concert des Salzburg Chamber Soloists s’avère être une judicieuse occasion de repositionnement des consciences.. Bien sûr, Skou-Larsen a l’intelligence suprême, en bis de reprendre les 30 dernières secondes de ces Métamorphoses. Et silence.

« In memoriam » avait écrit Strauss au bout de sa partition. « Celui qui ne se souvient pas de son passé est condamné à le revivre. »

Photos :© Yves Petit

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