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Magda Olivero, un siècle d’émotions

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La soprano terrassée par une attaque cérébrale le mois dernier n’a pas survécu aux soins qui lui étaient prodigués et est décédée à Milan où elle résidait depuis de nombreuses années, le 8 septembre. Elle avait fêté son 104e anniversaire le 25 mars 2014 et les personnes qui lui étaient proches disaient combien elle était encore vive et toujours contente d’être de ce monde. Si elle ne laisse aucun descendant, son legs à l’histoire de l’opéra est immense. Le théâtre de La Scala lui a rendu un hommage en observant une minute de silence. A l’occasion de son centième anniversaire, nous lui avions consacré un hommage que nous republions ici.

magda_olivero10« , une voix pour trois générations »

Aujourd’hui 25 mars 2010, la soprano italienne Magda Olivero fête son centième anniversaire. Voici quelques mois, la légendaire Adriana Lecouvreur non seulement donnait une interview qui la montrait dans une forme physique et mentale exceptionnelle, mais encore, au lendemain de cette journée, elle chantait, pour une poignée d’admirateurs, une romance tirée de la « Francesca da Rimini » de Zandonai. Certes la voix n’avait plus le phrasé qu’on lui connaissait par le passé mais, la puissance, la justesse et surtout l’émotion étaient intactes.

Au jour de son centenaire, Resmusica lui rend hommage sous la forme du souvenir qu’elle avait laissé à notre correspondant, un beau jour d’août 1995.

Une petite vallée du Haut Adige. Des forêts de mélèzes verts tendre inspirant quiétude et sérénité. Un village de haute montagne dont la tranquillité n’est troublée que par le passage de quelques montagnards. Une église imposante, peut-être un peu laide, tranchant sur la beauté du paysage.

C’est le quinze août, la fête de l’Assomption. A l’appel du carillon, les villageois endimanchés entrent dans l’église pour rendre hommage à la Vierge Marie. Parmi eux, quelques personnes qui, par leurs attitudes hésitantes, ne semblent  pas être coutumières des lieux. Des touristes égarés, peut-être. Qui peut bien se cacher derrière le sourire radieux de ce jeune homme blond? Qui est cet autre dont la pâleur du teint montre bien qu’il n’appartient pas aux gens de la montagne? Et cette élégante femme brune? Et ce couple aux allures citadines, l’appareil photographique autour du cou? Que font-ils dans un endroit aussi austère alors que le soleil et la montagne environnante appellent à l’évasion?

Peu à peu, l’église se remplit. Puis, le silence se fait. Un prêtre, tout de blanc vêtu adresse quelques mots aux fidèles en les invitant au recueillement pour cette célébration de la Vierge. L’orgue énonce quelques accords quand soudain, une voix d’une émotion impressionnante emplit l’église. Un « Ave Maria » presque irréel, transcendant. On sait cette voix humaine, mais son étrangeté est bouleversante aux larmes. L’auditoire, médusé par ces accents, interroge du regard les parois du sanctuaire pour tenter de trouver d’où viennent ces sons. Qui peut donc chanter ainsi? Qui peut vivre derrière cette voix chargée d’une telle spiritualité, d’une telle beauté, d’une telle pureté ?

Par trois fois encore durant le service, l’église résonnera des sons sublimes de cette voix habitée. Puis, après la bénédiction, la foule, émue, se retrouve sur le parvis. Certains des « étrangers » se reconnaissent, se saluent timidement, puis se commentent le miracle vocal auquel ils viennent d’assister. Les voix tremblent un peu et les yeux sont encore humides d’émotion.

La « Signora »

C’est alors qu’apparaît la « voix », « La Signora » comme on l’appelle au village. Ainsi, ces visiteurs étrangers ne sont là que pour elle, dévots païens d’une voix sublimée à travers les accents d’un chant religieux. Le jeune homme blond est arrivé hier de Varsovie. Il salue et embrasse son idole avant de remonter dans sa voiture et de reprendre la route. L’élégante femme brune vient de Munich. Les citadins sont de Parme. Cette voix d’exception qui sublime l’âme et qui réunit tous ces gens est celle de Magda Olivero. Elle chante donc là, à l’église de Santa Gertrude, à Solda en Haute-Adige, une fois l’an, le 15 août. Une seule fois par année? Nous sommes en 1995, Magda Olivero vient de fêter son quatre-vingt cinquième anniversaire!

Adriana Lecouvreur

C’est en effet en 1932 qu’elle fait ses débuts sur scène, et c’est en 1993, à l’âge de quatre-vingt trois ans (!) qu’elle enregistre un disque d’airs d’opéra. Entre ces deux dates, Magda Olivero est devenue une légende vivante. Elle a chanté sur les plus grandes scènes lyriques du monde. Après avoir été l’une des plus grandes Traviata, une Liù de légende, elle se dirige vers le répertoire vériste dont la théâtralité est plus proche de sa sensibilité de chanteuse-actrice. Ses incarnations bouleversantes des héroïnes de Puccini la propulse bientôt à l’égale des plus grands interprètes. Mais, c’est grâce à ses inoubliables et insurpassables prestations de « Adriana Lecouvreur » de Francesco Cilea qu’elle s’ouvre les portes du succès. En s’identifiant au rôle-titre avec une intensité interprétative peu commune, Magda Olivero suscite un engouement démesuré pour ce drame lyrique. Jamais auparavant (et depuis!) on avait entendu une telle théâtralité. Après une dizaine d’années de succès sur les scènes italiennes, Magda Olivero décide de mettre fin à sa carrière pour se vouer à la vie familiale. C’était en 1941, elle fit alors ses adieux à la scène en chantant une ultime « Adriana Lecouvreur » au théâtre lyrique de Ravenne. Le compositeur Francesco Cilea lui fit part de sa déception de la voir quitter la scène au moment où son opéra avait enfin trouvé son interprète idéale.

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Le retour à la scène

En 1951, sur les insistances conjuguées de ses amis, d’un nombreux public de fanatiques et du même Francesco Cilea, elle remonte sur les planches pour y retrouver son personnage fétiche, « Adriana Lecouvreur ». Ce nouveau départ de carrière prend un caractère de commémoration car le compositeur qui avait tant oeuvré pour son retour à la scène meurt deux mois avant cette représentation. Craignant d’être fragilisée par sa longue absence de la scène, Magda Olivero s’est préparé avec un soin tout particulier. Ses craintes étaient infondées. Son retour fut salué par un immense triomphe du public et de la critique. Depuis, elle n’a cessé d’accumuler les succès et les performances d’exception. Ainsi, elle a soixante-neuf ans quand elle crée le rôle-titre de Tosca aux côtés de Luciano Pavarotti.

Les enregistrements

Malgré son immense talent et son incroyable longévité vocale, la discographie officielle de Magda Olivero est honteusement pauvre. Hormis quelques disques d’airs d’opéras, il n’existe qu’un seul enregistrement intégral d’opéra. Dans cette oeuvre, « Fedora » d’Umberto Giordano, Magda Olivero marque à tout jamais l’interprétation de son empreinte. A cette époque, Maria Callas et Renata Tebaldi tiennent à elles deux le marché du disque. Les compagnies discographiques ne voient donc pas l’utilité d’ajouter de nouveaux talents à leurs catalogues. La frustration des fans de Magda Olivero est heureusement compensée par une importante discographie d’enregistrements en public. Garants de ses incroyables capacités d’interprétation de sa sensibilité extrême, de son art consommé d’interprète son incarnation d’ « Adriana Lecouvreur » de Cilea au San Carlo de Naples, en novembre 1959, fut une expérience que le disque a fort heureusement conservé. Relevant d’une opération abdominale, elle reçoit un télégramme du théâtre San Carlo lui demandant de remplacer une Renata Tebaldi complètement aphone. Aux côtés d’un lumineux Franco Corelli, d’un magistral Ettore Bastianini et d’une bouillante Giulietta Simionato, Magda Olivero chante comme si elle ne devait plus jamais monter sur une scène. Son  « Io son l’umile ancella » fait apparaître avec émotion la douleur physique dans son engagement théâtral. Le public l’a bien compris et l’immense ovation qui salue son air devait être le meilleur des remèdes aux souffrances de son corps.

Chant et mysticisme

Magda Olivero déclarait récemment que sa voix était un don de Dieu et qu’elle ne faisait que de l’offrir en cadeau au public. Belle déclaration qui semble occulter les centaines et centaines d’heures d’exercices nécessaires à la construction de cette technique vocale d’exception.

Depuis quelques années, ses récitals du 15 août ne sont plus qu’un souvenir émouvant pour les personnes qui ont pu y assister. Magda Olivero s’est maintenant retranchée dans son appartement milanais où elle continue de recevoir ses amis et admirateurs. Pendant plus de soixante ans, elle a dispensé son art pour la plus grande joie de son public. Soixante ans de chant où chaque note, chaque mot sont exhalés de sa voix miraculeuse comme un message unique d’authenticité artistique et humaine. Il s’agit bien d’une voix pour trois générations.

 

 

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