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Hoffmann traîne dans la banlieue de Bâle

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 16-XI-2014. Jacques Offenbach (1819-1880). Les Contes d’Hoffmann, opéra fantastique en 5 actes sur un livret de Jules Barbier, basé sur la pièce éponyme de Jules Barbier et Michel Carré. Mise en scène : Elmar Goerden. Décor et vidéo : Silvia Melo, Ulf Stengl. Costumes : Lydia Kirchleitner. Lumières : Roland Edrich. Chorégraphie : Galina Gladkova-Hoffmann. Avec : Marc Laho, Hoffmann; Aidan Ferguson, La Muse, Niklausse ; Simon Bailey, Lindorf, Coppelius, Mirakel, Dappertutto ; Karl-Heinz Brandt, Andreas, Cochenille, Franz, Pitichinaccio; Lini Gong, Olympia ; Maya Boog, Antonia; Sunyoung Seo, Giuletta; Rita Ahonen, la Mère d’Antonia ; Andreas Jaeggi, Spalanzani ; Kang Wang, Nathanael ; Vivian Zatta, Hermann, Schlemihl ; Pavel Kudinov, Crespel, Martin Krämer, Lutter. Choeur du Theater Basel (chef de choeur : Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel sous la direction d’Enrico Delamboye.

6E13841DC2Davantage que pour tout autre opéra, le suspense est de taille lorsque l’on se rend à une représentation des Contes d’Hoffmann : quelle mise en scène ? une seule chanteuse pour les 3 rôles féminins ? mais surtout : quelle version pour ce génial opéra où Offenbach mit l’art de toute une vie? L’Opéra de Bâle vient d’apporter sa réponse dans une nouvelle production où la partie musicale fait davantage rêver que la partie scénique.

Décédé en 1880, avant la générale, Offenbach, toujours soucieux de l’aval de la scène pour entériner l’achèvement d’une œuvre, ne put sceller de sa main le destin de son unique opéra, sur lequel fondit aussitôt un bon siècle de charcutages. Bâle s’appuie sur la plus récente : celle des musicologues et .

Solide, la distribution apporte cette part de rêve éveillé que représente toute bonne représentation d’opéra. , quelques micro-relâchements exceptés, endosse sans problème la tessiture éprouvante d’un rôle omniprésent. Celui qui fut l’Hoffmann de la spectaculaire version Py, est un vrai diseur, même dans les passages enflammés.
Les funestes héroïnes ont été confiées à trois chanteuses: l’aplomb de l’enfantine , juchée comme un bonbon sur un rose poney Barbie chevelure, est manifeste ; la chair du beau matériau vocal de apporte la passion et l’émotion que l’on attend d’Antonia ; ce à quoi que ne parvient pas  la Julietta de qui déçoit avec une voix pourtant opulente mais vraiment plombée par un gênant déficit de consonnes. Ce dernier défaut est également à signaler dans la pourtant très attachante Muse /Nicklausse de , issue de l’Opéra-studio de Bâle. Extrêmement bien chantant dans le quadruple rôle du méchant de service, convainc moins par la désinvolte gestique à la Fred Astaire que lui impose le le metteur en scène. La foultitude de comprimarii exigée par l’oeuvre-testament assure le job, naviguant de la mère solide de , d’un qui ressuscite un instant le fantôme de Michel Sénéchal, à un Kang Wang, lui aussi solide membre de l’Opéra-studio, hélas au français peu audible.

32AE1DF820Ces satisfactions vocales peinent à nous libérer du prosaïsme scénique à l’oeuvre sous nos yeux 2h45 durant. Même si l’opéra est le vecteur idéal des questionnements humains de toutes les époques, il doit y parvenir par la vision d’un choc esthétique.
Las, le metteur en scène a fait choix de transposer l’action dans le quotidien le plus désespérant de ce début de XXIème siècle. On commence dans un noir parking souterrain, envahi par les graffitis, avec vitrine peep-show pour la pauvre Muse en combinaison noire, avec casiers à bouteilles et poubelle d’où sortiront la plupart des accessoires. On croit un moment s’échapper de ce cauchemar pour un Acte d’ Olympia plus prometteur. Mais c’est pour retomber plus bas avec une Antonia coincée entre baraque à frites et barrières de sécurité. L’Acte IV est le plus réussi visuellement avec sa station-service nocturne : mais qu’y viennent se rouler dans l’essence ces femmes en robes de soirées et même ce prélat égaré du plus haut ridicule ? Une ultime fois Goerden souffle le chaud et le froid avec un cinquième acte sinistre situé sur un terrain vague sur fond d’immeubles dans la brume. Tout cela ne fait jamais sens avec l’oeuvre.

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Un décor, transposé ou non, doit au contraire nous faire pénétrer dans la partition pour mieux nous la révéler. Chéreau à Garnier, Carsen à Bastille ou encore Py à Genève ne se sont privés d’aucune distanciation, mais avec quel génie ! Le décor de Goerden ne raconte rien que l’académisme de sa modernisation trash. On se prend même à penser que l’on y pourrait jouer tout le répertoire lyrique avec la même indifférence à la clef. Rien n’émeut jamais dans la vision du metteur en scène. Un comble pour une œuvre qui est une véritable machine à fantasmes.

La direction d’acteur est de surcroît le plus souvent caricaturale. Les idées de mise en scène sont à picorer. Retenons néanmoins les costumes successifs de la Muse qui lui permettent de s’intégrer incognito à chaque acte. Ou encore la photo de famille en fin d’Acte IV qui voit tous les protagonistes réunis. Mais que dire de ce final à plat où une foule sortie des pays de l’Est gesticule bizarrement pendant que la Muse clôt les yeux du héros mourant ?

La grisaille scénique semble hélas gagner la direction d’ qui peine chez Olympia à caler un choeur pourtant excellent mais à qui on impose une chorégraphie absurde. Le chef allemand ne s’enflamme quasiment jamais au contact de la brûlante partition, démissionne même devant toute tentative d’unification de l’oeuvre, arrêtant trop longuement son bel orchestre à chaque fin de numéro dans l’attente d’applaudissements aussi timides que parfaitement inutiles.

L’Opéra de Bâle dont la récurrente audace est toujours attachante et le passé mémorable nous doit d’autres rêves lyriques que l’agitation de ces Contes d’Hoffmann pour rien.

Crédit photographique: Tanja Dorendorf

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