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Anita Cerquetti : hommage à une très grande voix

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aniqua cerquetti resmusicaL’une des plus somptueuses voix de soprano du siècle dernier, s’est éteinte à Pérouse, ce 11 octobre 2014. Elle avait 83 ans. Sur scène, elle n’était pas un grande actrice mais, elle avait une expressivité vocale d’une telle intensité qu’il suffisait de l’entendre pour ressentir la portée des mots, des phrases sans même qu’elle ait besoin d’esquisser le moindre geste de théâtre.

En dépit de plus de cinquante ans d’absence de scène, la voix d’ charme toujours l’amateur. Celle que l’on peut considérer comme l’une des plus belles voix de soprano dramatique du siècle dernier avait la rondeur et le souffle d’une Renata Tebaldi, le legato d’une Rosa Ponselle, une beauté de timbre inégalée. Selon le critique André Tubeuf, « Cerquetti [a] tout ce que Callas n’eut jamais, la consistance royale du son, la plénitude hardie de la ligne, et aussi, déjà, par endroits, reflet de l’art magique de Callas, cette impressionnabilité, cette ombre soudain sur l’inflexion, cette fragilité grandiose inoculée par Callas, [la] Déjanire qui, avant sa devancière, modèle et rivale, allait la dévorer ».

Quand l’amateur apprend qu’une chanteuse qu’il admire quitte notre monde, il ne résiste pas à l’appel de son souvenir. Pour Anita Cerquetti, c’est l’enregistrement de « Ernani » de Verdi qu’elle chanta sous la direction de au Maggio Fiorentino de Florence, le 25 juin 1957, qui est l’inspirateur de ces lignes. Aux côtés de la soprano, le ténor Mario del Monaco, le baryton et la basse complétaient la distribution

Aux premières notes du récitatif qui précède le fameux air Ernani, involami, on est frappé par l’émotion qui se dégage de la voix d’Anita Cerquetti. Bouleversante, on soupçonne la tristesse de sa disparition être à cause de cette émoi. Alors, on réécoute ce récitatif. Eh bien non ! Ce n’est pas une émotivité exacerbée qui crée ce trouble. C’est le seul art du chant. Les premières paroles, Surta è la notte, révèlent sa connaissance profonde du texte, l’intensité du mot, l’intention du discours. Une intelligence interprétative qui dépasse la technique vocale. Abordant ici l’un des rôles majeurs de l’œuvre verdienne, sur l’une des plus prestigieuses scènes lyriques italiennes de l’époque, entourées des plus grosses pointures de l’opéra du moment, on réalise difficilement qu’Anita Cerquetti n’avait alors que 26 ans ?

Certes, elle chantait sur scène depuis huit ans déjà. Eh, oui, n’en déplaisent aux raccourcis malheureux faits sur sa carrière qui voudraient qu’elle n’ait eu son heure de gloire qu’au moment où elle remplaça l’épuisée dans les représentations de la Norma romaine de tous les scandales, Anita Cerquetti n’a pas attendu cette aventure pour bâtir sa réputation et une certaine légende qu’elle a contribué elle-même à construire. Mais reprenons depuis le début.

Quand Anita Cerquetti naît le 13 avril 1931 à Montecosaro, une petite ville moyenâgeuse de quelque 6’000 habitants située à une dizaine de kilomètres de la ville balnéaire de Civitanova, rien ne la prédestinait à la pratique du chant. On sait peu de choses sur sa préparation à la musique si ce n’est qu’elle s’apprête avec assiduité à ses examens d’entrée au conservatoire où elle étudie le violon. Durant ses études, ses professeurs remarquent ses dons incontestables pour le chant. C’est ainsi que le 8 février 1949, elle débute sur scène. Un concert à Citta del Castello où elle chante l’air des bijoux de « Faust ».

Anita Cerquetti et Mario del Monaco dans Ernani

Anita Cerquetti et Mario del Monaco dans Ernani

Passé ce premier contact avec le public, elle retourne au conservatoire Morlacchi pour deux ans d’études de chant. En mars 1951, elle chante un programme d’airs de Verdi au Circolo della Musica de Pérouse. Quelque temps plus tard, elle est contactée par la direction de l’opéra de Spoleto qui lui propose rien de moins que le rôle-titre d’Aïda ! Elle s’acquitte avec les honneurs de cet énorme défi avant de chanter « Il Trovatore » au Teatro Nuovo de Milan, juste avant de paraître aux côtés du grand ténor pour une série de concerts.

Anita Cerquetti n’a alors que vingt ans ! Un âge où la plupart des chanteuses d’aujourd’hui en sont encore à leurs études. Les critiques favorables qu’elle reçoit alors la confirme dans son idée de perfectionner sa technique vocale. Elle s’inscrit donc à l’école du Teatro Comunale de Florence. En août 1953, elle est aux arènes de Vérone dans « Aïda » qu’elle chante en alternance avec une certaine . Les critiques, tout en étant conquis par l’évidence de la soprano grecque, ne jugent pas défavorablement les prestations d’Anita Cerquetti.

Les amateurs d’opéras, tous occupés à alimenter les luttes de pouvoir entre Maria Callas et Renata Tebaldi comme à se régaler de leurs prestations extraordinaires, oublient Anita Cerquetti qui joue avec talent dans leur jardin de soprano dramatique. Pourtant, de son côté, la soprano des Marques ne manque pas d’accumuler les succès.

En 1954, elle chante « Il Trovatore » au Teatro Verdi de Sassari, puis « Loreley » et « Il Trovatore » à Reggio Emilia. Elle est engagée encore pour chanter « Il Trovatore » dans un centre commercial (!) à Mestre près de Venise et « La Forza del Destino » au Teatro Verdi de Pise, opéra qu’elle reprend lors d’une tournée à Enghien-les-Bains (Belgique). Partout les critiques lui sont élogieuses mais, les grandes scènes lyriques continuent de l’ignorer. Elle est Aïda sur la Piazza Maggiore de Bologne. Un rôle qu’elle reprend à Rome. Et après une Leonora de « Il Trovatore » à Vigevano, elle termine l’année en chantant Abigaille de « Nabucco » aux côtés de et de

Au début de 1955, c’est le Teatro Comunale de Modène qui lui offre sa scène pour « Il Trovatore » qui sera repris à Nice, Marseille et Toulouse. En juin, elle chante sa première « Norma » à Florence aux côtés de Franco Corelli, de Giulio Neri et de Fedora Barbieri. Ici encore, les critiques sont dithyrambiques à son égard. Elle enchaîne ensuite avec « Aïda » aux Thermes de Caracalla, puis à Messine. Nul n’étant prophète ne son pays, c’est le Chicago Lyric Opera qui offre sa première grande scène internationalement reconnue à Anita Cerquetti. Elle y chante triomphalement « Un Ballo in Maschera » aux côtés de et de !

En 1956, de retour en Italie, elle chante « La Gioconda » au Teatro Comunale de Florence puis « Il Trovatore » à Avignon et à Marseille où elle chante aussi « Aïda ». Au Sao Carlo de Lisbonne, elle chante dans « Don Carlo », qu’elle reprend au Comunale de Florence. Puis ce sera « Aïda » à Nîmes et « Il Trovatore » à Arles avant de reprendre « Nabucco » aux Arènes de Vérone et « Aïda » aux Thermes de Caracalla de Rome. Puis ce sera « Nabucco » à Lausanne, « La Forza del Destino » à Cagliari, et Macerata l’applaudira dans « La Forza del Destino ». Catania et le Liceo de Barcelone la verront dans la « Norma ». A cette occasion, le public lui réserve un triomphe inégalé. Les trois mille spectateurs, debout, l’ont ovationné pendant presque une heure.

En janvier 1957, elle chante dans « Un Ballo in Maschera » à Florence. Une performance heureusement conservée par Anita Cerquetti qui a été éditée en CD. Un disque à se procurer sans délai. Il révèle une Anita Cerquetti au sommet de son art et dont le chant submerge tout un chacun d’émotion. Y compris l’expérimenté qui, après un « Morrò, ma prima… » bouleversant d’Anita Cerquetti, se prend au jeu du théâtre en lançant un « Eri tu, che macchiavi… » chargé d’une intensité dramatique incroyable jusqu’à un coup de pied sonore scandant sa rage d’homme humilié.

Anita Cerquetti chante ensuite « Aïda » à Rome, « Don Carlo » à Palerme et « Les Abencérages » de Cherubini. Puis c’est le fameux « Ernani » dont nous parlons plus haut, avant « Norma » aux Arènes de Vérone. « Aïda » encore et « La Forza del Destino » à Rome avant de s’envoler pour Mexico City où elle triomphe dans « Il Trovatore » et « Aïda » avant de chanter « Norma » à Philadelphie et « Un Ballo in Maschera » et « Don Carlo » à Chicago.

Alors que le 2 janvier 1958, Anita Cerquetti arrive au Teatro San Carlo de Naples pour la troisième représentation de « Norma », on apprend que Maria Callas a déclaré forfait après le premier acte de Norma qu’elle chantait à Rome. Devant la panique qui se profile à cause des annulations callassiennes, le directeur de l’opéra de Rome appelle l’agent d’Anita Cerquetti pour lui offrir de reprendre le rôle à Rome. Après discussion, elle accepte. Le 4 janvier, elle chante Norma à Rome. Puis à Naples le 5 janvier pour retourner le chanter à Rome, les 8 et 11 janvier. Quelle santé !

Cerquetti:Ballo.01Elle reprend le rôle à Palerme en février avant d’incarner, en juin, Abigaille dans « Nabucco » pour quatre représentations. L’été la voit chanter « Aïda » dans la petite ville de Fermo, au sud d’Ancône avant de retourner en Amérique pour chanter « Aïda » et « La Forza del Destino » à Mexico, et « Il Trovatore » à Philadelphie en octobre avant de clore l’année avec une ultime « Norma » au Liceo de Barcelonne.

Dès lors, elle ne chantera plus qu’épisodiquement jusqu’en septembre 1960 où elle apparaît dans « Un Ballo in Maschera » à Lucca et en octobre dans « Nabucco » en Hollande. Cette dernière apparition la voit êtes confrontée à de sérieux problèmes vocaux. Sa voix n’avait alors plus la rondeur qu’on lui connaissait.

Ainsi prenait fin la carrière d’Anita Cerquetti. En moins d’une dizaine d’années. Une dizaine d’années qui a fait d’Anita Cerquetti une légende du monde de l’opéra. Aujourd’hui encore, qui tombe sur l’un de ses rares enregistrements reste stupéfait de la qualité de cette voix.

L’histoire voudrait que la soprano ait arrêté sa carrière pour des raisons de santé. On a même affirmé qu’elle avait été internée. Si le brusque arrêt de sa carrière a permis les improvisations les plus fantaisistes la concernant, il reste néanmoins un entier mystère sur cette disparition des scènes.

Crédits photographiques : Lumachi photo (1957).

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