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Le sacre de Joyce DiDonato au Gran Teatre del Liceu

La Scène, Opéra, Opéras

Barcelone. Gran Teatre del Liceu. 27-XII-2014. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Maria Stuarda, opéra en deux actes sur un livret de Giuseppe Bardari. Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Avec : Silvia Tro Santafé, Elisabetta ; Joyce DiDonato, Maria Stuarda ; Javier Camarena, Leicester ; Michele Pertusi, Talbot ; Vito Priante, Cecil ; Anna Tobella, Anna. Orchestre et choeur du Gran Teatre del Liceu, direction : Maurizio Benini.

maria stuardaAprès un passage par Covent Garden, cette Maria Stuarda débarque à Barcelone au Gran Teatre del Liceu.

Sans surprise, la mise en scène de et joue la carte de l’humour décalé mais semble gênée aux entournures par un sujet visiblement moins perméable à la trivialité.

Le problème est moins le manque d’idées que l’épaisseur des cordes, à commencer par cette dispensable décapitation Grand-Guignol pendant l’ouverture ou le fait de souligner l’opposition Elisabeth-Mary en les montrant en costumes « historiques » entourés de personnages en vêtements contemporains. D’autres détails cultivent l’ambigüité, comme cette perruque amovible révélant l’incongrue calvitie de cette reine d’Angleterre haranguant son peuple du haut de son pupitre façon conférence de presse à la Maison Blanche. Doit-on y voir le détail sordide de la perruque de Mary Stuard que le bourreau ivre tentait d’agripper pour exhiber sa tête juste après l’exécution ? La scénographie joue explicitement la carte du sadisme pathologique, en donnant de l’épaisseur à l’improbabilité historique de cette rencontre entre les deux femmes. Cette hache (imposante !) qui passe des mains de Cecil à celles d’Elisabeth, symbole muet de la pulsion de meurtre, ou bien ces restes de repas qu’elle jette à sa rivale agenouillée comme pour l’humilier davantage… la lisibilité des intentions ne demande guère d’efforts. On se rabattra volontiers sur la scène finale, où la cruauté se combine au sordide par une direction d’acteurs très statique et un décor glaçant de salle d’exécution américaine (décidément !) dans laquelle le billot de bois contraste puissamment avec la propreté aseptisée des carreaux blancs. Le rideau qui se referme met fin à cette forme de voyeurisme dont l’issue est connue de tous les spectateurs.

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Une leçon d’interprétation

Une distribution quasi-parfaite fait de cette soirée un moment mémorable. Alternant avec la paire -, les deux reines et dominent le plateau de la tête et des épaules. La première incarne le personnage au plus près de son ambition destructrice, aussi dévorante que sa frustration sexuelle. Les aigus sont longs et puissants, à la limite de la stridence dans sa première intervention (jusqu’au « Non posso rissovermi ancor »). La suite est remarquable, toutes griffes dehors dans le finale primo comme exultant de sa propre vilenie. Avec , on accède directement au très haut niveau technique et expressif. Le rôle-titre semble écrit pour sa voix, depuis les irisations des diminuendo jusqu’aux projections impérieuses quand elle passe de la soumission à la révolte à la fin du I. Le second acte est une véritable leçon d’interprétation, la salle retient son souffle dans le « Deh ! tu di un umile preghiera », murmuré avec un sens inouï de la couleur vocale. Cette reine d’Ecosse perpétue un Donizetti dans la pure tradition anglo-saxonne des Sutherland, Sills, ou Verrett… Elle est sans aucun doute l’un des plus belles voix belcantistes entendues à ce jour.

Le reste du plateau est honorable, bien que desservi par un livret inégal. Les rôles masculins par exemple, alternent entre passe-plats (Talbot) et naïfs de service (Leicester). La basse (Talbot) gagne en intensité au fil de la soirée ; sa prestation est remarquable au II. Le ténor mexicain (Leicester) possède la vaillance requise mais se heurte aux limites de son rôle pour ce qui est de la brillance et de la projection. Un sans faute également pour Vito Priante (Cecil)et Anna Tobella (Anna). Le chœur du Liceu, préparé par Peter Burian, est très convaincant dans ses interventions au I et d’un subtil équilibre dans les déplorations du II.

Dans cette fête sonore, la fosse n’est pas en reste. On doit à de maintenir une tension et une énergie permanentes d’un bout à l’autre de l’ouvrage. L’introduction, débarrassée de sa Sinfonia d’origine, met en avant la clarinette (admirable José Antonio Gómez) en tant que protagoniste et double sonore du personnage de Mary Stuard. Les voix sont soutenues avec attention et précision, sans effets de manches. Eclipsant des cuivres parfois distraits, les cordes vif-argent font palpiter la matière musicale.

Crédits photographiques : Gran Teatre del Liceu

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