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Kalevi Aho aux Subsistances à Lyon : contredanses bien cadencées

Danse , Festivals, La Scène

Lyon. Les Subsistances. Festival Aire de jeu. Du 27 au 31 janvier 2015.
Trois créations 2015 pour Les Subsistances sur des musiques de Kalevi Aho :
– Maud Le Pladec et Okwui Okpokwasili. Hunted. Texte, chansons, interprétation : Okwui Okpokwasili. Musiciens live : Jean-Etienne Sotty, Fanny Vicens. Musique : Kalevi Aho, né en 1949, Sonata for 2 accordions. II. Prelude and fugue, « Black birds ».
-Loge 22. Rumeur. Conception : Marie Goudot, Michaël Pomero, Julien Monty. Avec eux. Musiciens live : Chryssi Dimitriou, Jeroen Robbrecht, Lode Vercampt. Musique : Kalevi Aho, Solo III for flute, 7 inventions and postlude : « cello solo quarternote 56 », Lament for 2 violins or 2 violas, Viola concerto, viola cadenza.
-Adam Linder. Vexed Vista. Avec Adam Linder et Douglas Letheren. Musicien live : Frédéric Tardy. Musique : Kalevi Aho, Solo IX for oboe. Artiste en arts visuels : Shahryar Nashat.

huntedPour sa 4ème et stimulante édition, le festival « Aire de jeu » des Subsistances à Lyon, associe le compositeur finlandais, symphoniste émérite, aux chorégraphes , Loge 22 et Adam Linder, prouvant une fois encore que la danse et la musique se marient pour le meilleur.

Féminisme enchanté

Hunted explore le thème de la sorcière ou de la femme traquée pour ses qualités non reconnues par le biais du long corps souple de déesse noire de la chorégraphe et écrivaine américaine Okwui Okpokwasili, à l’esprit vivifiant. Dans un anglais savoureux (surtitré en français), la déesse sur pointes, des bottines noires, envoûte par un texte militant qu’elle danse tout en finesse et en mouvements esquissés. Son propos est clair politique, philosophique, féministe donc. Son corps de rêve, recouvert d’un simple manteau sans manche composé de postiches de cheveux noirs jusqu’aux mollets, ondule sur scène au rythme saccadé des mouvements de Black birds de ou dans un silence enveloppant qu’elle habite de ses mots crus, terribles sur le mal que l’homme fait à la femme, la violence de la petite fille qui accouche d’une petite fille ou encore la tyrannie du mâle imposant sa queue, son pouvoir, sa domination. Il en va de révolte mais aussi de maturité dans ce beau texte qu’elle a pondu et porte en reine jusqu’au cœur du public, médusé. Les choix chorégraphiques de renvoient à sa volonté de danser pour exprimer un propos politique fort, sur une musique très judicieusement choisie ici. en composant ses oiseaux noirs aux émotions nuancées (oiseaux de lumière, de nuit ou de désolation) ne pensait pas à une évocation féministe mais le résultat le ravit. Les accordéonistes virtuoses que la longue Okwui laisse seuls sur scène interpréter le dernier morceau font preuve d’un talent contagieux qui émeut et magnifie en même temps le propos des chorégraphes, laissant le spectateur méditer sur cette rencontre sur les cimes des notes précieuses de .

rumeurColère épurée

Rumeur de Loge 22 laisse place à une révolte tout aussi politique mais moins orientée qui semble se chercher encore à la lisière du trop-plein de sérieux. La voix du danseur et chorégraphe Julien Monty est le fil rouge de cette pièce de danse atypique cherchant une zone de confiance dans une actualité dévastée, jouée en étroite corrélation avec les musiciens sur scène, la flûtiste Chrissi Dimitriou sautille avec brio, tel un pinson chuchotant, sur le Solo III, l’Altiste Jeroen Robbrecht excelle sur une lamentation ou un concerto, tandis que le violoncelle de Lode Vercampt apporte une touche de drame sourd à cette ode à la solidarité sans merci. Attachés les uns aux autres, Marie Goudot, Michaël Pomero (lire notre entretien) et Julien Monty, les trois danseurs-chorégraphes de ce collectif lyonnais décapant quoique balbutiant, débarquent dans le hangar côté jardin, les yeux bandés, rivés à leur colère. Les Métamorphoses d’Ovide leur ont servi de rythme et d’inspiration phare pour s’approprier la musique épique et hautement lyrique de Kalevi Aho qu’ils ont accompagnée d’un film projeté en noir et blanc, à l’extrême ralenti, représentant la mer, la plage et enfin une famille sur cette plage, dont ils reprennent chaque mouvement pour se couler dans l’identité de ces grands espaces parlant d’horizons infinis que les envolées de Kalevi Aho supposent à chaque changement de cap, d’instruments ou de mêlée engagée de tous vents. Leur performance est d’autant plus troublante qu’elle laisse désarmée notre capacité à tolérer le sérieux outrancier en ces temps éclatés. A poursuivre.

vexed vistaCamouflage « gaga »

Vexed Vista d’Adam Linder adopte le ton sur ton : les deux danseurs et le hautboïste en combinaison de garagiste et visière au motif géométrique de camouflage bleu se fondent à un décor du même acabit provocant rire et étonnement. C’est sans doute dans le ciel qu’ils cherchent à se cacher, tant le propos d’Adam Linder est clair, structuré, un chapitre par point de vue dansé et joué, limpide, aérien comme l’est la danse « gaga » qu’ils incarnent, pourtant articulée à angles droits, primesautier en somme et en parfaite harmonie avec le Neuvième solo pour hautbois de Kalevi Aho. Cette pièce est un bonbon hautement précieux dans ce qu’il laisse à percevoir, telle l’esquisse d’un monde meilleur, ce qui fait du bien !

Bref, voici une édition en nuances bien cadencées d’Aire de jeu qui met en valeur le travail prolixe et délicat du compositeur finlandais, enthousiaste et génial, Kalevi Aho en inventant des contredanses épiques.

Crédits photographiques : Maud Okwui Hunted; Loge 22 Rumeur ; Adam Linder Vexed Vista (c) Romain Etienne;

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