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Aleko aux Enfers : Deux rares opéras de Rachmaninov à Nancy

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 6-II-2015. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Aleko, opéra en un acte sur un livret de Vladimir Ivanovitch Nemirovitch-Dantchenko, d’après le poème Les Tziganes de Pouchkine. Avec : Alexander Vinogradov, Aleko ; Gelena Gaskarova, Zemfira ; Suren Maksutov, le jeune Tzigane ; Miklós Sebestyén, le vieux Tzigane ; Svetlana Lifar, la vieille Tzigane. Francesca da Rimini, opéra en deux tableaux avec prologue et épilogue sur un livret de Modeste Tchaïkovski, d’après L’Enfer de Dante. Avec : Alexander Vinogradov, Lanceotto Malatesta, Gelena Gaskarova, Francesca ; Evgeny Liberman, Paolo ; Igor Gnidii, l’Ombre de Virgile ; Suren Maksutov, Dante. Mise en scène : Silviu Purcãrete. Décors et costumes : Helmut Stürmer. Lumières : Jerry Skelton. Chorégraphie : Karel Vanek. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction musicale : Rani Calderon.

Opera, generale ALEKO. Nancy, FRANCE -04/02/2015Des trois courts opéras achevés par , l’Opéra national de Lorraine, toujours aventureux et en quête d’ouvrages rares à faire découvrir, a choisi le premier et le dernier.

Aleko n’est que le travail d’examen final du Conservatoire de Moscou d’un compositeur d’à peine dix-neuf ans, encore très redevable à son aîné Tchaïkovski mais qui y montre déjà d’exceptionnelles potentialités. Terminé en 1905 et crée au Bolchoï en janvier 1906, Francesca da Rimini est au contraire une œuvre de maturité, voisine chronologiquement du 2ème concerto pour piano, de la seconde symphonie ou de l’Île des Morts.

Dans les deux cas, la trame est celle d’amours adultères et du meurtre final de l’épouse et de l’amant par le mari trompé. Venue du Teatro Colon de Buenos Aires où elle fut créée en mai 2013, la mise en scène de s’essaye avec une réussite inconstante à relier les deux histoires par un décor unique et l’introduction, dans l’une et l’autre, d’éléments communs. Pour Aleko, l’univers des gitans devient assez logiquement celui du cirque avec un décor en forme de chapiteau, peuplé d’un ours, d’acrobates et de jongleurs, d’un géant sur échasses et d’un nain. Aleko et sa femme Zemfira habitent une caravane et, plus étrangement, une antique 2CV Dyane tout droit sortie des années 70 abrite les amours de Zemfira et du jeune Tzigane, son amant. y déroule une narration linéaire et classique, d’une parfaite lisibilité, s’autorisant comme seule incongruité la transformation du ballet en un pas de deux un peu longuet et presque comique entre l’ours et un Pierrot acrobate. Après l’homicide, les Erinyes surgissent des profondeurs infernales et y emportent sur des tapis Zemfira et le jeune Tzigane, les reliant ainsi à Francesca et Paolo de la seconde partie.

On retrouve donc ces mêmes Erinyes dans l’Enfer de Francesca da Rimini, qui prend l’aspect d’une fosse ou d’un puisard d’égouts sombre et oppressant. Elles y sont cette fois munies de squelettes qu’elles vont manipuler de diverses manières tout au long de l’opéra. La damnation de Francesca et de Paolo, comme celle du mari assassin Lanceotto, sera de revivre, encore et encore, la réminiscence de leurs amours brutalement écourtées, dont Erinyes et cadavres des trépassés assureront le public. Sans grande logique, ours, géant et nain réapparaissent brièvement et, au final, la Citroën Dyane fait son entrée aux Enfers : on imagine qu’Aleko vient ainsi rejoindre les damnés. Silviu Purcãrete ne manque donc pas d’idées pour animer le spectacle. Mais il peine à les relier, à les renouveler, à les faire vivre. S’y ajoute son incapacité à laisser la scène vide lors des intermèdes orchestraux – et ils sont nombreux et longs – et son besoin d’occuper constamment l’espace. Le ballet tournoyant des squelettes en devient d’une redondance qui provoque la lassitude et surligne paradoxalement la faiblesse dramaturgique du livret de Modeste Tchaïkovski.

Opera, Pre-generale Francesca Da Rimini Nancy, FRANCE -03/02/2015

Tant sur la scène qu’à l’applaudimètre, le triomphateur incontestable de la soirée est la basse russe , déjà remarquable en Zaccaria dans le récent Nabucco et pourtant annoncé souffrant, qui assure la double incarnation d’Aleko et de Lanceotto Malatesta. Bien plus à l’aise dans son idiome maternel qu’en italien, il réalise une performance formidable d’intensité, dans la souffrance et le désespoir (la cavatine d’Aleko, chère à Chaliapine) comme dans la violence, d’une voix richement timbrée, bien projetée et enveloppante, au grain superbe et aux nuances infinies. En Zemfira et Francesca, ne renouvelle pas tout à fait la réussite de sa Iolanta de 2013. L’engagement est toujours total, la présence scénique affirmée, le calibre vocal conséquent mais l’aigu sonne ce soir quelque peu acidulé. On redescend de quelque degrés avec les deux ténors en charge du Jeune Tzigane dans Aleko et de Paolo dans Francesca da Rimini : timbre générique, émission constamment claironnante, peu de nuances, un matériau vocal très solide qui gagnerait à être mieux canalisé à des fins interprétatives. Dans les rôles moins exposés du Vieux Tzigane, de la Vieille Tzigane et de l’Ombre de Virgile, , et assument avec talent et efficacité leurs rôles, le premier se montrant même superbe de nostalgie et de douleur contenue dans son récit.

A la direction, insuffle tout le dramatisme et le tragique contenus dans la partition. Fin coloriste, il met successivement en valeur les pupitres de l’ qui brille de mille feux dans les très développés passages purement instrumentaux, comme le prologue de Francesca da Rimini qui dure plus de six minutes. A nouveau, le travail sur la pâte orchestrale s’avère remarquable et payant. Il lui reste juste à mieux appréhender la relative petite taille de la salle nancéenne pour mieux doser des tutti qui deviennent encore trop souvent des cataclysmes au son saturé et agressif. Le , si subtil et cohérent dans le mezza voce, se désunit et s’épuise à essayer de surpasser le mur orchestral des fortissimos.

Crédit photographique : (le jeune Tzigane) et   (Aleko) – (Lanceotto Malatesta) © Opéra national de Lorraine

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