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Dimitri Kitaenko, prix ICMA 2015 pour l’ensemble de sa carrière

Dmitrij Kitajenko, Dirigent

Le chef d’orchestre russe reçoit cette année le « Lifetime Achievement Award », des International Classical Music Awards (ICMA). Né en 1940, Kitaenko a été directeur musical de l’, de l’, de l’ (Norvège) et de l’Orchestre symphonique KBS à Séoul. Certains de ses enregistrements les plus remarquables ont été réalisés avec l’, comme l’intégrale des symphonies de Tchaïkovski (Oehms Classics), et Prokofiev (Capriccio).

« Un orchestre n’a pas besoin d’un directeur musical. Sauf s’il attend de lui qu’il s’adresse aux sponsors ou aux politiciens. »

Remy Franck :  Maestro, êtes-vous né dans une famille de musiciens?

 : Pas du tout! Ma mère était enseignante et mon père ingénieur. Mais notre maison était à côté de l’école de chœur de la chorale des garçons de Moscou. Ma mère avait remarqué que j’avais des dons pour le chant et que j’aimais jouer du piano. C’était comme un jouet pour moi à cette époque, juste après la guerre, quand les véritables jouets n’étaient pas disponibles. Elle m’a laissé prendre part à un concours pour entrer à l’école de musique ; il y avait plus de cent garçons pour dix places disponibles et j’ai été sélectionné. Donc, dès mon enfance, j’ai étudié le chant, le violon, le piano, la percussion et même la composition.

RF : Vous êtes finalement devenu chef d’orchestre…

DK : Dès le début, j’ai considéré qu’il était important de ne pas seulement jouer moi-même – je trouvais cela plutôt ennuyeux, je l’avoue. Je voulais communiquer avec d’autres personnes, entendre comment mes idées musicales seraient développées par d’autres musiciens. J’étais encore très jeune quand j’ai commencé à travailler comme chef de chœur, à étudier la direction d’orchestre et d’opéra au Conservatoire de Saint-Pétersbourg et plus tard à Moscou avec Leo Ginzburg -qui avait été l’assistant d’Otto Klemperer. Avec lui, j’ai étudié l’ensemble du répertoire classique. Puis j’ai eu la chance de faire partie d’un programme d’échange entre l’Autriche et l’Union soviétique et je me suis installé à Vienne où j’ai étudié avec Karl Österreicher et Hans Swarowsky.

RF : Enfant, aviez-vous l’occasion d’entendre de la musique classique en concerts ?

DK : Non seulement je pouvais écouter de la musique, mais je participais régulièrement à des concerts. Notre chorale d’enfants était aussi bonne que les ou le Thomanerchor et, quatre ou cinq fois par an, nous chantions avec le Philharmonique de Leningrad sous la direction d’Evgueni Mravinski. Je me souviendrai toujours de notre concert du Chant des Forêts de Chostakovitch qui était présent pour les répétitions et les concerts. Nous donnions souvent des concerts et cela nous a donné un sens naturel de la scène. Je n’ai jamais eu peur d’être en scène !

RF : Combien de temps êtes-vous resté à Vienne ?

DK : Un an. Et je suis retourné en Russie. En 1969, Karajan est allé à Saint-Pétersbourg avec le Philharmonique de Berlin et il y a donné une  classe de maître à laquelle j’ai pu assister. Karajan a demandé à la Ministre de la Culture d’envoyer deux participants de cette classe à son premier concours de direction à Berlin. J’y ai remporté le deuxième prix. Ma carrière s’est ensuite développée assez vite : j’ai été nommé chef principal de l’Opéra Théâtre Stanislavski à Moscou à l’âge de vingt-neuf ans. En 1976, j’ai été nommé directeur musical de l’. Nous avons beaucoup voyagé, fait des productions de télévision et de nombreux enregistrements.

RF : Aujourd’hui vous êtes surtout reconnu comme chef d’orchestre de la musique russe. Je suppose que vous avez parcouru beaucoup d’autres répertoires à Moscou…

DK : Bien sûr. Pour le Philharmonique de Moscou, la musique russe était essentiellement le répertoire des tournées car le public moscovite, lui, voulait entendre les grandes œuvres de Haydn, Mozart, Beethoven… J’y ai conduit les œuvres symphoniques de Richard Strauss et aussi la première russe de huit symphonies de Mahler. Nous avons enregistré la plupart des œuvres de compositeurs allemands, français ou italiens… Mais aujourd’hui, c’est vrai, les orchestres me demandent d’abord pour le répertoire russe. Ils veulent un interprète authentique de cette musique. Et il est vrai qu’une grande partie du répertoire russe -pensez aux Cloches de Rachmaninov ou même sa Première Symphonie, ou Ivan le Terrible de Prokofiev, les symphonies de Scriabine – n’est pas encore bien connu en Europe. Pour moi, rendre cette musique plus populaire pourrait bien être une sorte de mission.

RF : Avez-vous travaillé avec des chefs comme Mravinsky ou Kondrachine …?

DK : Après le concours Karajan, j’ai conduit à plusieurs reprises le Leningrad Philharmonic et j’ai parlé avec Mravinsky. Cette relation n’a pas été plus loin. J’ai eu plus de contacts avec Rozhdestvensky et surtout avec Evgueni Svetlanov. C’était un grand musicien et j’ai beaucoup appris avec lui. Il ne parlait pas beaucoup pendant les répétitions, il s’exprimait avec ses mains, magiques, et avec son cœur.

RF : Mais Mravinsky a révolutionné l’interprétation de Tchaïkovski?

DK : La musique de Tchaïkovski a souffert et souffre encore, en Europe et même en Russie, de trop de sentimentalisme, de rubato excessif et de ritardando,…. Un chef peut facilement faire de mauvais choix et tourner Tchaïkovski en une sorte de confiture, quelque chose de doux et geignard. Mravinsky a choisi des tempi très stables. Avec pour résultat une très grande clarté dans la structure et le phrasé. Mon approche de Tchaïkovski est la même que pour le classicisme viennois. Rachmaninov est beaucoup plus russe que Tchaïkovski. Quand je vois comment de jeunes chefs interprètent Tchaïkovski, je voudrais leur dire: « Tchaïkovski, c’est trop tôt pour vous. Attendez quelques années ! ». Il est plus facile de diriger Mahler que Tchaïkovski. Mahler tolère plus les différents points de vue et moyens. Pour Tchaïkovski, il faut veiller à « corseter ». Comme quand vous dirigez Beethoven ou Mozart.

kitaenko gert mothesRF : Vous ne semblez pas faire confiance aux jeunes chefs…

DK : Certains me laissent très sceptique. Beaucoup de jeunes chefs utilisent l’orchestre de manière virtuose : la musique est forte et énergique. Et, malheureusement, le public aime ça. Ceux qui suivent le concert avec les yeux plus que les oreilles aiment un chef qui danse sur le podium, qui montre son énergie. L’énergie n’est pas synonyme d’intensité. Le principal problème des jeunes chefs, c’est qu’ils ne prennent pas assez de temps pour étudier. Ils sont tous capables de diriger la Deuxième de Brahms avec le Philharmonique de Berlin. C’est tout-à-fait faisable sans travail en profondeur : on passe un peu de temps à écouter un CD et on se sert du miroir pour un arriver à un maximum d’effet visuel. Cela ne fait pas un interprète. Juste une misérable copie, un mélange de Furtwängler, Celibidache et Svetlanov. Un chef très mobile, au cœur vide et au cerveau froid.

RF : Avez-vous jamais pensé enseigner ?

DK : J’ai été professeur au Conservatoire de Moscou pendant une dizaine d’années. Aujourd’hui, je suis prêt à répondre aux questions des jeunes chefs quand ils me le demandent mais je ne peux pas m’imaginer enseignant, je n’ai pas assez de patience. Si je demandais à un étudiant d’écrire de mémoire un passage d’une partition et qu’il en soit incapable, je ne continuerais tout simplement pas à travailler avec lui.

RF : Ainsi, même si l’on utilise une partition, le contenu de la musique doit être entièrement dans la tête ?

DK : Karajan n’a jamais utilisé une partition, il l’avait dans sa tête. J’ai dirigé des concerts sans partition mais l’orchestre aime voir le chef avec la partition devant lui. Ça le rassure.

RF : Vous êtes maintenant conseiller artistique de l’Orchestre Philharmonique de Zagreb, premier chef de l’Orchestre Gürzenich et premier chef invité du Konzerthausorchester de Berlin. N’aimeriez-vous pas redevenir directeur musical ?

DK : A mon avis, mais c’est un point de vue personnel, un orchestre n’a pas besoin d’un directeur musical. Sauf s’il attend de lui qu’il s’adresse aux sponsors ou aux politiciens. D’un point de vue purement musical, il est préférable d’engager quatre ou cinq chefs principaux, chacun se spécialisant dans le répertoire où il excelle. Idéalement, des chefs d’origines et d’âges différents pour garantir un maximum de points de vue. Les musiciens d’orchestre sont rarement satisfaits de leur directeur musical et pourtant il y a un contrat et ils sont obligés de travailler avec lui. Ce n’est pas une bonne base pour faire de la musique. Les temps ont changé. Nous ne sommes plus au temps où un orchestre avait un engagement à vie avec un chef comme c’était le cas pour Svetlanov, Karajan, Ormandy… Aujourd’hui, le monde musical se déplace vite et nous avons besoin d’autres changements, nous avons besoin d’un répertoire plus large, nous avons besoin de différentes façons de faire de la musique. Honnêtement, je ne pourrais pas ne proposer qu’un seul nom s’il l’on me demandait de conseiller un directeur musical pour un des plus grands orchestres.

RF : Avez-vous eu des échanges de vues avec d’autres chefs sur ce sujet?
DK : Non! Un des problèmes majeurs est que les chefs ne partagent pas leurs idées sur leur métier. Médecins, ingénieurs et avocats ont des associations internationales où ils discutent de la situation de leur profession. Les chefs n’ont aucune institution commune. Nous ne protégeons pas notre profession. On accepte que n’importe quel pianiste, violoniste, tubiste ou percussionniste devienne chef. Comme si aucune formation professionnelle n’était nécessaire…

RF : Vous recevez cette année, le Lifetime Achievement Award des ICMA. Jetons un regard en arrière: quel a été l’aspect le plus important de votre carrière?

DK : Le plus signifiant pour moi, c’est d’avoir été en mesure de travailler les œuvres les plus importantes de Tchaïkovski, Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev et de le faire en profondeur. J’aime davantage les répétitions que les concerts. J’aime mettre des choses ensemble, élaborer la musique. L’événement le plus important dans ma vie a été le concours Karajan à Berlin. C’est le moment où j’ai senti que j’étais prêt à travailler pour commencer une carrière et la développer.
Karajan a beaucoup compté pour moi. Après le concours, il a dit à ses lauréats : « Vous êtes mes enfants maintenant. Chaque fois que vous aurez une question, venez vers moi ». Surtout, il a été un modèle : travailler dur, ne jamais abandonner la recherche de quelque chose de nouveau, travailler continuellement l’élaboration du son. Il avait son propre son, le son Karajan. Que ce soit avec le Berlin ou l’Orchestre Philharmonique de Vienne, il avait toujours son propre son. C’était fascinant pour moi et j’ai essayé de pénétrer ce mystère, sans succès…

RF : Mais vous avez aussi votre propre son, le son Kitaenko. Est-ce aussi un mystère ?

DK : Oui. Je ne sais pas vraiment d’où il vient. Bien sûr j’en connais les ingrédients, je sais ce que j’attends de tel ou tel travail. Mais finalement, oui, il participe toujours d’un mystère.

RF :  Il y a-t-il encore des œuvres que vous souhaiteriez diriger ?

DK : Je pense que je sais mieux ce que je ne vais plus diriger. Liszt par exemple. Il s’éloigne de moi. J’évite aussi Mahler. Mais je voudrais diriger à nouveau certaines symphonies de Bruckner : j’aimerais beaucoup faire la 5e et la 8e…

Entretien réalisé par Remy Franck, traduction Crescendo-Belgique.

Crédits photographiques : Klaus Rudolph/Gert Mothes

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