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Les visions de l’au-delà de Tristan Murail et Hugues Dufourt

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Maison de la Radio-Auditorium 6-III-2015. Tristan Murail (né en 1947): Le Désenchantement du monde, concerto symphonique pour piano et orchestre; Hugues Dufourt (né en 1943): Le passage du Styx d’après Patinir (CM) pour grand orchestre. Pierre-Laurent Aimard, piano; orchestre Philharmonique de Radio France; direction Pierre-André Valade.

aimard_pierre-laurent_Pierre-Laurent-Aimard@Felix-Broede-and-DGC’est , chef émérite voué depuis fort longtemps à la musique d’aujourd’hui, qui était à la tête du « Philharmonique » pour une « carte blanche à la musique spectrale ».

Eminents instigateurs de cette nouvelle esthétique dans les années soixante-dix, et créaient l’événement dans la Maison ronde avec deux nouvelles pièces symphoniques d’envergure qui embarquaient le public dans un fabuleux voyage dans le son.

Le désenchantement du monde, concerto symphonique pour piano et orchestre de , a été créé en 2012 à Munich avec en soliste que l’on retrouvait ce soir sur le devant de la scène, pour la création française de cette nouvelle oeuvre. Le titre rien moins que mélancolique est emprunté au sociologue allemand Max Weber mais, comme , Tristan Murail est un « pessimiste-actif » qui tente, à travers l’écriture et au coeur de la matière, de retrouver l’énergie perdue.

Dans cette oeuvre toute prométhéenne – qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer le Poème du feu de Scriabine – Murail se réfère, sur le plan de la forme, à Liszt et plus particulièrement à sa puissante Sonate pour piano. On y décèle aussi, par éclats furtifs, la patte du maitre Olivier Messiaen dans les cascades de piano et le traitement des cordes en longues tenues. L’instrument soliste est ici placé au coeur de la masse orchestrale, qu’il traverse et innerve dans des mouvements fulgurants, investissant le clavier du grave aux aigus très cristallins. D’une force énergétique impressionnante sous le geste totalement investi de , le piano contribue aux embrasements spectaculaires de l’espace, portant la masse sonore vers des climax orchestraux inouïs. Magicien du son au sommet de son art, Tristan Murail forge une matière toujours incandescente qu’il conduit avec une maîtrise confondante et des surgissements telluriques qui forcent l’admiration. C’est un travail dans la fusion des timbres, rehaussés d’une percussion très efficace, et dans la couleur pure, celle, superbe, des soli instrumentaux qui se répandent par nuées. Avec un orchestre en parfaite synergie, maintient la tension de l’écoute et porte l’oeuvre de main de maître jusqu’à l’étonnante coda, saisissant l’auditoire au plus fort de l’émotion.

La seconde oeuvre, Le passage du styx d’après Patinir d’Hugues Dufourt, donnée en première mondiale, est dédiée à son créateur et héraut de la soirée, Pierre-André Valade. L’inspiration d’Hugues Dufourt s’origine très souvent dans la peinture: selon Bruegel, Giorgione, Tiepolo, Goya, Courbet, Pollock… c’est ici Joachim Patinir (v.1480-1524), peintre flamand, qui enflamme l’imaginaire du compositeur. Il porte son choix sur Le Paysage avec la barque de Charon et sa gamme de verts et de bleus, fascinante pour « l’oreille qui regarde ». Avec une sensibilité hors du commun, qui opère la transmutation des sensations visuelles en monde sonore, Dufourt procède par aplats de couleurs, alliages très raffinés de timbre, et travaille la matière sonore dans ses infimes vibrations et nuances de grain, d’entretien et de résonance. Le temps toujours très étiré, laissant la musique se déployer par vagues successives, devient espace lorsque la perspective se creuse à la faveur d’une percussion raffinée et judicieuse dont Hugues Dufourt est le chantre incontesté. On peut aussi évoquer le défilement plus ou moins rapide d’images sonores qui se juxtaposent, se chevauchent ou fusionnent, dans une conjonction étrange d’impressions visuelles et auditives. Pierre-André Valade et l’Orchestre Philharmonique exemplaires donnent la pleine envergure de ces paysage et temps d’éternité au sein desquels l’oreille est constamment sollicitée par autant d’instants singuliers.

Crédit photo : Pierre-Laurent Aimard (c) Felix Broede/DG

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