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Jodie Devos : jeune artiste vocale 2015 des ICMA

Aller + loin, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Elue « Jeune Artiste Vocale de l’Année » des International Classical Music Awards 2015 (ICMA), la soprano belge Jodie Devos poursuit un parcours remarquable après un second prix au Concours Reine Elisabeth de Belgique 2014. En marge d’une prestation très remarquée au gala 2015 des ICMA (à Bilkent, Turquie), elle livre ses impressions aux membres du Jury.

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jodie devos 2015« Il faut oser, évidemment. Si on reste chez soi… il ne se passe pas grand-chose »

La Rédaction : Quand avez-vous décidé d’être chanteuse ?
: Tôt. J’avais une dizaine d’années. Je voulais faire de la pop. Mais quand j’ai décidé d’être chanteuse, j’ai voulu chanter proprement. J’ai donc décidé de prendre des cours. Là, j’ai étudié l’opéra et j’en suis tombée complètement amoureuse. L’opéra et la musique classique ne faisaient pas partie de mon enfance. La musique classique est arrivée plus tard, vers 16 ans. Et quand je l’ai étudiée, c’était fait… j’ai décidé d’être chanteuse classique.

LR :Votre parcours est atypique : une soprano belge découvre l’opéra à 11 ans et se retrouve quelques années plus tard 2e prix du Concours Reine Elisabeth sans s’être signalée dans le parcours habituel des académies, conservatoires, Chapelle Musicale,… Vous, vous avez fait un Master à IMEP (Namur), une institution qui faisait avec vous son entrée au Concours, puis vous partez deux ans à Londres, vous en revenez et vous vous présentez à un des concours réputés les plus lourds au monde. Quels sont les repères, les petites pierres qui ont marqué votre itinéraire ?
JD : Ce sont les rencontres qui ont fait mon parcours. J’habitais Neufchâteau (ndlr. : Ardenne belge). Mon professeur de piano m’a envoyée à Ciney parce qu’il y avait là un professeur de chant qui, pensait-elle, pouvait m’apporter beaucoup : Françoise Viatour. C’est elle qui m’a fait découvrir l’opéra. Puis je suis arrivée dans l’enseignement supérieur, à l’IMEP où on m’a proposé un autre professeur, Benoît Giaux. Il y avait là aussi Laure Delcampe. J’y ai passé cinq très, très belles années. Puis Benoît Giaux m’a envoyée au Danemark pour suivre une master class avec Noëlle Barker. J’y ai rencontré aussi Audrey Hyland qui est coach à la Royal Academy of Music et qui m’a suggéré d’y passer les auditions. Je les ai passées et me voilà à Londres… Chaque rencontre a vraiment marqué l’étape suivante. J’avais besoin de sortir de la Belgique et d’aller voir ailleurs ce qui s’y passait. En tant qu’artiste, je me suis sentie vraiment mûrir parce que j’ai vu autre chose. J’avais besoin de partir, d’être lancée dans le grand monde. Et le Concours Reine Elisabeth entrait juste dans un timing parfait : j’avais fini mes études à Londres et j’avais six mois pour le préparer avant d’intégrer l’Opéra-Comique. Et puis j’ai eu la chance que tout se passe aussi bien. C’est vraiment le fait des rencontres. Si je suis aujourd’hui ici, à Ankara, c’est sans doute dû à ce que j’ai donné au Concours mais ce sont les rencontres qui ont dessiné ma route.

« Aucune institution ne détient la vérité. Même une institution comme la Royal Academy of Music… On doit prendre ce qui est important pour soi et se construire soi-même. »

LR : Qu’est-ce qui caractérise cet enseignement londonien, si réputé ?
JD : L’ouverture. On avait 1h30 de technique vocale par semaine, des coachs différents chaque semaine. On travaillait beaucoup de répertoire, on nous ouvrait à lui et on nous rendait curieux de découvrir un tas de choses. Ce qui a été important pour moi est cette ouverture au répertoire. Pas seulement quelques morceaux à apprendre sur l’année.

LR : Vous avez donc intégré de belles institutions mais en restant toujours libre…
JD : Aucune institution ne détient la vérité. Même une institution comme la Royal Academy of Music… On doit prendre ce qui est important pour soi et se construire soi-même.

LR : Encore faut-il être en mesure de le faire. Cela fait aussi partie du talent… Il n’y a pas que la chance…
JD : Il y a de tout : le talent, le travail, mais un peu de chance aussi. Il faut oser, évidemment. Si on reste chez soi… il ne se passe pas grand-chose. Mais je ne me suis jamais posée de questions. Un jour, j’ai dit à mes parents : je pars en internat à Ciney, je change d’école parce que je veux prendre des cours de chant ; j’ai quitté tous mes amis uniquement pour prendre des cours de chant. J’avais un objectif et j’ai tout fait pour y arriver. Je suis partie à Londres sans un sou en poche et, comme d’autres, j’ai quand même réussi à y vivre deux ans, à y créer des opportunités. Ma force est peut-être là : je suis une fonceuse et quand je veux quelque chose, je fais ce qu’il faut pour y arriver.

LR : Vous parlez de rencontres, d’opportunités,… Vous êtes venue à Ankara avec, pour seule certitude, deux airs à chanter au concert de gala. Depuis trois jours, vous avez rencontré les membres du jury qui vous a plébiscité, d’autres artistes, des managers, des responsables de labels, quel est le bilan, pour vous ?
JD : Très positif. On connaît peu le milieu de la critique musicale. Ici, c’est l’envers du décor. Et on se rend compte encore une fois que ce sont de très belles rencontres. J’avais deux airs à chanter mais je ne m’attendais pas à rencontrer des personnes avec qui on puisse encore créer d’autres choses, d’autres partages. Ce n’est pas seulement venir chercher un prix et dire « merci d’avoir reconnu ce que je fais », c’est aussi permettre à des jeunes comme Yuri (ndlr : Revich – Prix du jeune Artiste, catégorie instrumentale) et moi de faire de bonnes rencontres, de continuer à construire ce qu’on a commencé. Et ça, c’était une surprise. On ne mesure pas toujours l’influence que chaque personne peut avoir sur la création de projets,… Une grande alchimie…

LR : Certains acteurs, au cinéma, notamment, sont totalement imprégnés de leur personnage, dans tous les aspects de leur vie et tout le temps que dure le tournage. Ressentez-vous quelque chose de semblable ?
JD : Je n’ai pas encore assez d’expérience, je n’ai pas fait encore assez de rôles complets ; mais je ne serais pas étonnée. Pour interpréter, on puise dans sa propre expérience et quand il s’agit de personnages au caractère fort, on peut s’investir beaucoup. On se retrouve dans des états très différents. Mais il faut en même temps veiller à rester soi-même…

LR : Comment choisissez-vous vos rôles ? S’agit-il d’opportunités, comme votre engagement à l’Opéra-Comique, ou bien travaillez-vous déjà des rôles que vous devrez absolument aborder ?
JD : En tant que colorature, certains rôles sont incontournables : Olympia et la Reine de la Nuit doivent faire partie de mon bagage ; mais pour le moment, c’est davantage l’opportunité qui intervient.

LR : Quand vous abordez un nouveau rôle, comment travaillez-vous ? Avec un professeur ? Vous vous documentez sur les interprétations du passé, sur les contextes de création… ?
JD : J’essaie vraiment de bien comprendre l’œuvre dans son entièreté. Il y a donc aussi un travail de traduction pour savoir ce que je vais chanter ; puis je me documente sur le contexte de la genèse de l’œuvre, du livret, sur les interprétations du passé. Ensuite, j’essaie de m’approprier le personnage. J’ai appris à Londres différentes manières d’entrer dans un personnage et de garder sa propre personnalité dans ce personnage. Pour éviter de s’approprier le personnage de quelqu’un d’autre. J’essaie vraiment d’être dans l’œuvre et de cerner ce que moi, personnellement, je pourrais apporter au rôle. A l’heure actuelle, je rencontre encore des coachs ; j’ai besoin de ce regard extérieur sur ce que je vais faire pour me préparer le mieux possible.

jodie devos 2015 bLR : Vous écoutez beaucoup d’enregistrement d’opéras, de musique classique ?
JD : Euh… Je travaille beaucoup d’opéra et, quand j’ai du temps libre, j’aime écouter autre chose : du jazz, de la musique pop… La musique classique n’est pas mon seul univers musical.

LR : Vous êtes très éclectique. Dans le cadre de l’émission The Voice Belgique, on a retrouvé une ancienne lauréate du Concours Reine Elisabeth… En Angleterre aussi, d’anciennes lauréates de concours de chant ans participent à des concours de variété. Voyez-vous cela de manière positive, comme un signe que le chant n’est pas enfermé dans un milieu, ou êtes-vous plus réservée ?
JD : L’aspect positif, oui, c’est qu’un chanteur classique peut aussi faire autre chose. J’ai fait récemment un concert avec des jeunes et on a mélangé les genres. Mais cela montre aussi que le milieu est extrêmement difficile, qu’il est très difficile de se faire une place en tant que chanteur. Cette jeune femme n’a peut-être pas pu aller au bout de sa carrière classique et son envie de chanter a dû se reporter sur autre chose. Je ne la connais pas mais je connais d’autres chanteurs classiques qui ont fait The Voice et dont la carrière s’est faite d’un mélange de classique et de variété. Je ne pense pas que l’on pourrait les entendre à l’opéra mais cela leur permet de garder le contact avec la musique et de pouvoir en vivre. Pourquoi pas ? Mais je ne suis pas convaincue par ce genre d’émission ; cela donne quelques illusions sur ce qu’est vraiment le métier…

LR : Y-a-t-il un ou des rôles que vous aimeriez par-dessus tout chanter ?
JD : Par-dessus tout, oui, Lucia di Lammermoor ! Sans doute pour ce côté un peu schizophrène, très complexe. C’est un des premiers opéras que j’aie entendus. C’est très personnel, c’est un de mes premiers coups de cœur dans l’opéra. Et il y énormément de rôles que j’aimerais faire. Chez Mozart notamment. En plus de la Reine de la Nuit, pourquoi pas Pamina dans quelques années ? Chez Mozart et Donizetti, il y a encore d’autres rôles qui me plairaient beaucoup. Et puis il y a les rôles qui ne s’offriront sans doute jamais à moi. Parce j’ai un type de voix et qu’il y a des rôles que je ne pourrai pas explorer. Mais Lucia, cela c’est sûr.

LR : Y a-t-il aussi des rôles que vous ne voudriez pas du tout aborder ? Du point de vue psychologique par exemple.
JD : Oh … Je n’ai jamais pensé à cela ! C’est une bonne question. On pense toujours à ce qu’on voudrait faire mais pas…. Non, je n’ai pas de réponse. Cela viendra peut-être plus tard, je vais réfléchir…

LR : Nathalie Dessay avait toujours rêvé de chanter Lulu alors que c’était quasi impossible. Est-ce qu’il y a chez vous aussi ce rêve d’aborder un rôle bien que vous sachiez que ce ne sera pas possible vocalement, techniquement ?
JD : Oui. Notamment, Madame Butterfly. C’est un personnage qui me touche beaucoup mais, malheureusement, je ne suis pas une Butterfly. Evidemment, Natalie Dessay croyait ne jamais pouvoir faire Traviata et elle l’a fait quand même. Certains rêves peuvent quand même aboutir. Mais Wagner, je sais que je ne saurai jamais le chanter. Il y a pourtant des choses magnifiques chez Wagner.

LR : Il y a un tel sens dramatique dans ce que vous faites. C’est important pour vous ?
JD : Oui, c’est très important. C’est aussi important que la voix. La voix, c’est le moyen d’exprimer le chant, mais le caractère est si important pour moi. Si je peux toucher le public avec le caractère de Cunégonde ou de Lakmé, alors je fais bien mon travail.

LR : Où puisez-vous votre inspiration?
JD : J’ai été très inspirée par Natalie Dessay, cette grande colorature française. Son sens théâtral est fantastique. Je l’ai beaucoup regardée. Mais ma mère a toujours dit que j’étais comédienne. Je sens bien que c’est une partie de moi, cette théâtralité en scène. La voix, j’ai dû l’apprendre et la travailler beaucoup mais quand je suis en scène, je me sens à la maison.

LR : Comment vous situez-vous par rapport au répertoire du Lied ?
JD : J’aime beaucoup. Pour le moment, je chante beaucoup de mélodies françaises parce que c’est ma langue maternelle : je peux jouer avec les mots ,… c’est si intéressant… mais j’aime beaucoup les Lieder. Je serais heureuse, évidemment, d’être chanteuse d’opéra mais je voudrais réserver une part de ma carrière au récital. J’aimerais vraiment. Le public est très différent, la relation entre le public et le chanteur aussi très différente. J’aimerais pouvoir cultiver les deux.

LR : D’où vient votre naturel en scène ?
JD : Je ne sais pas…. J’ai eu à Londres un très grand professeur, John Ramster qui m’a appris à aller chercher les fondements d’un rôle. J’ai beaucoup appris pendant mes cinq ans de Master en Belgique et puis à Londres. Mais peut-être que c’est quelque chose que j’avais déjà en moi avant… Maman dit que j’ai toujours été une comédienne, que je suis un clown !

LR : Si vous étiez un oiseau ?
JD : Une mésange ? Les gens disent plutôt rossignol… mais moi, c’est mésange.

Interview réalisée par Isabel Roth (MDR Figaro), Pierre-Jean Tribot (ResMusica) et Bernadette Beyne (Crescendo), Ankara les 28 et 29 mars 2015.

Crédits photographiques : Aydin Ramazanoglu

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