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Hildegard von Bingen et Zad Moultaka : une même ferveur mystique

À emporter, CD, Musique d'ensemble

Hildegard von Bingen (1098-1179): O aeterne Deus; Quia ergo femina mortem instruxit; O tu illustrata; O splendidissima gemma; Ave Maria. Hildegard von Bingen et Zad Moultaka (né en 1967): Hodie Aperuit; Cum processit factura digiti dei formata; O frondens virga; O Cruor sanguinis. Zad Moultaka: Ubi es I, II, III. Ensemble de Caelis: Estelle Nadau; Florence Limon; Caroline Tarrit; Marie-George Monet; Laurence Brisset. CD l’empreinte digitale ED 13241; code barre: 3 760002132303. Enregistré à l’Abbaye aux Dames du 2 au 6 septembre 2014. Livret français/anglais. 52′.

 

couverture-GEMMEC’est à un voyage spatio-temporel, avec la lumière comme désir, que nous convie cet album qui jette un pont entre le Moyen-âge et l’écriture d’aujourd’hui.

De la modalité émancipée des Antiennes d’ (1098-1179) aux trames vibrantes et flexibles de s’exprime, par-delà les religions, une même ferveur mystique portée par les vers de la Sainte visionnaire.

Moniale bénédictine, compositrice, poétesse et médecin renommé (sa tisane est toujours très recherchée), est proclamée Docteur de l’Église en 2012 et ne cesse d’exercer sur nous son pouvoir de fascination. Gemme, le titre de l’album, est emprunté à une des Antiennes de la moniale, « O splendidissima gemma et serenum decus solis » (O gemme radieuse, pur éclat du soleil), belle illustration du verbe lumineux et du souffle fervent qui gorgent l’écriture de la poétesse. La musique, le chant d’Hildegard von Bingen, est toujours au service de la parole sacrée, qui l’exalte, l’élève et lui donne sa plénitude résonnante sous la voûte de l’église où elle est entendue: « […] son écriture semble annoncer l’élan du gothique vers le ciel » souligne très justement (chanteuse et directrice artistique de l’) dans la notice de l’album. La ligne vocalisante et libre sort en effet de l’ambitus où l’enferment habituellement les formules modales et s’éploie dans un espace et une tessiture qui semblent aspirés vers le ciel. Chantée à voix seule (O aeterne Deus, Ave Maria, O frondens virga), en choeur ou antiphonée (O tu illustrata), la monodie ménage des percées vers la lumière, magnifiquement assumées par les voix ductiles et pures de l’, adoptant une ornementation aussi sobre que sensible.

Usant avec délicatesse de la magie de l’électronique, ajoute à quatre de ces Antiennes, pratiquement toutes extraites du Codex Riesen, une ligne de bourdon, à l’instar du chant byzantin: une manière d’amorcer la polyphonie et de susciter des tensions nouvelles avec la libre trajectoire monodique. On parvient ainsi presque naturellement au propre univers de Moultaka – les trois compositions refermant l’album – qui fait intervenir également des « voix invisibles ». Le compositeur libanais réinvestit la même temporalité et travaille, au sein de la polyphonie cette fois, la qualité des textures, le relief des mots et la conduite singulière des voix. Ubi es I (Où es-tu?) – titre qui regroupe sa contribution sonore sur les textes de la religieuse – est un long processus conduisant la trame vocale vers le registre lumineux avant la chute sur le vers – litanie – « Les nuages pleurent sur ce sang » – qu’il fait revenir à l’issue des trois pièces sur les impacts mystérieux d’une grosse caisse. Ubi es II est l’écho amplifié et stylisé de la pièce introductive de l’album (Ô berger des âmes). Des scansions innervent Ubi es III De Angelis évoluant, selon un processus d’amplification, vers l’éclatement de l’espace: « le ciel flamboie et les louanges résonnent » pour ces corps glorieux. Avec le même souffle qui anime la Parole de la Sainte, l’électronique assistant ici les cinq voix exemplaires de De caelis, ce sont le ciel et la terre qui sont reliés sous le geste compositionnel de Zad Moultaka.

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