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Requiem pour un jeune poète en ouverture de Manifeste

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Festival Manifeste de l’IRCAM. Philharmonie I . 2-VI-2015. Bernd Alois Zimmermann (1918-1970): Photoptosis, prélude pour grand orchestre; Requiem pour un jeune poète, Lingual pour récitants, soprano, baryton, trois choeurs, sons électroniques, orchestre, combo-jazz et orgue, sur différents textes extraits de poèmes et documents d’actualité. Leigh Melrose, baryton; Marisol Montalvo, soprano; Peter Schröder, Nico Holonics, récitants; Pierre Baux, comédien; Joao Rafael, diffusion sonore; Julien Aléonard, ingénieur du son IRCAM. Les Cris de Paris, Choeur de chambre Les Eléments, Choeur de l’Armée française; Geoffroy Jourdain, Joël Suhubiette, Aurore Tillac, chefs de choeur; Elèves du département jazz et musiques improvisées du CNSMDP; Orchestre symphonique de la Radio SWR de Stuttgart; direction Michel Tabachnik.

45788_100613893332971_5652310_nCoup d’envoi retentissant du Festival de l’IRCAM Manifeste, qui mettait à l’affiche de la Philharmonie le très rare Requiem pour un jeune poète de , oeuvre monstre au sein de laquelle s’incarne la conception pluraliste du compositeur allemand.

Ėtait-ce vraiment une bonne idée de préluder avec Photoptosis, oeuvre quasi contemporaine du « Requiem », dont on ne boudera d’ailleurs ni la qualité de l’interprétation ni l’intensité prodigieuse de la matière orchestrale portée à l’incandescence par un compositeur inspiré par les monochromes d’Yves Klein? Au vu des préparatifs exigeants et interminables du plateau qui succédèrent – un bon quart d’heure que le comédien Pierre Baux essaya en vain de combler – nous aurions préféré rentrer directement dans cette oeuvre monde dont la durée dépassant l’heure n’appelait a priori aucun complément.

Requiem pour un jeune poète, achevée en 1969, est l’oeuvre d’un compositeur désespéré qui se suicidera quelques mois plus tard… Il avait 52 ans. En marge des courants d’après-guerre dont il refuse le radicalisme – il habitait Cologne comme Stockhausen mais ils se détestaient – Zimmermann élabore une méthode de composition « pluraliste » et se focalise sur la question du temps.

Plurielles d’abord sont les sources sonores dans son « Requiem »: celle, frontale, de l’orchestre symphonique dans son grand déploiement, accueillant deux pianos, un orgue, un accordéon et un jazz band. C’est l’Orchestre de la Radio de Stuttgart, irréprochable, qui était ce soir sous la conduite de , un chef rompu aux exigences de l’oeuvre monumentale. Quatre groupes choraux – choeur de l’Armée française, choeur de chambre Les Ėléments et , tous magnifiquement préparés – sont positionnés sur le pourtour de la salle ainsi que des haut-parleurs, entourant le public, pour la diffusion huit pistes d’une bande son. Deux chanteurs, soprano et baryton, ainsi que deux récitants sont au côté du chef et servent un texte que le compositeur nourrit de sources littéraires multiples, rythmées par les quelques citations latines du Requiem proprement dit. Dans ce maelström sonore où les voix parlées, tantôt distinctes tantôt confluentes, occupent parfois seules l’espace, Zimmermann mélange les langues, les époques et les auteurs (Eschyle, Joyce, Mao Tsé-toung, Hitler, Maïakovski, Weöres…) dans un écho démultiplié de ses pensées philosophiques et humanistes; l’oeuvre nommée « Lingual », un genre inventé pour l’occasion, s’achève sur la rumeur des manifestations de mai 68: « Je me tournai et considérai toute l’oppression qui se fait sous le soleil »: cette citation extraite de l’Action ecclésiastique, son oeuvre ultime, résume parfaitement la posture sociale et politique du compositeur.

L’oeuvre débute par des chocs lourds émanant des haut-parleurs et la clameur du choeur qui cerne l’espace et saisit d’emblée l’écoute. Les voix parlées, dominant les deux premiers tiers de l’oeuvre, fusent dans toutes les directions, créant polyphonie, surimpression et enchevêtrement, selon une articulation de l’espace et un parti-pris de simultanéité que Zimmermann appelle de ses voeux. La ligne de chant très extravertie – superbes et – n’est déployée que dans la dernière partie (Lamento), juste après la prestation, aussi brève qu’éruptive, des instruments de jazz qui hantent bon nombre de partitions chez le compositeur. Le déchaînement de l’orchestre rehaussé d’une percussion musclée et la clameur du choeur portent alors les sonorités jusqu’à saturation, vers un climax très impressionnant qui appelle la direction synchrone de officiant au premier balcon. Après des extraits du Sixième sens de Konrad Bayer, l’ultime intervention du choeur tel un bloc monolithique sur le Dona nobis pacem ponctue l’oeuvre avec une puissance inouïe.

Crédit photographique :  (c) Olivier Wilkens

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