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Catone in Utica de Vinci, deux ténors et quatre contreténors

À emporter, CD, Opéra

Leonardo Vinci (?1696-1730) : Catone in Utica, « tragedia per musica » en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio d’après la tragédie Cato de Joseph Addison. Avec : Juan Sancho, Catone ; Franco Fagioli, Cesare ; Valer Sabadus, Marzia ; Max Emanuel Cenčić, Arbace ; Vince Yi, Emilia ; Martin Mitterruntzer, Fulvio. Il Pomo d’oro, direction : Riccardo Minasi. 3 CD. Decca 478 8194. Code-barre : 028947 881940. Enregistré du 27 février au 7 mars 2014. Notice de présentation trilingue (anglais, français et allemand). Durée : 78’59’’, 76’27’’ et 78’36’’.

 

Les Clefs Resmusica

CatoneNouvel opéra de Vinci enregistré en première mondiale, Catone in Utica sera forcément jugé à l’aune de précédentes réalisations. Les amoureux d’Artaserse resteront peut-être légèrement sur leur faim.

Depuis le triomphe d’Artaserse à l’Opéra national de Lorraine en novembre 2011 a le vent en poupe, et l’on aurait tort de se priver de la redécouverte de l’opera seria romain des premières décennies du dix-huitième siècle. Moins bien construit dramatiquement qu’Artaserse, le livret concocté par Métastase se prête peut-être moins à l’écoute qu’à la lecture. On dira ce qu’on veut, l’audition de récitatifs qui dépassent parfois la dizaine de minutes risque d’être quelque peu éprouvante pour les mélomanes ne maîtrisant pas la langue de Dante, et cela quelles que soient les qualités intrinsèques du livret. Texte littéraire à part entière, ce dernier plonge le lecteur/auditeur dans un des épisodes les plus poignants de l’histoire romaine, au moment où s’affrontaient les partisans de l’ancienne république vue comme vertueuse et démocratique, représentée ici par le valeureux Caton d’Utique, et les tenants de l’Empire favorables à la prise de pouvoir de César. Les contextes politiques de l’Italie du settecento nous invitent d’ailleurs à lire, dans cette présentation, une opposition assez tranchée entre le républicanisme des cités-États comme Gênes ou Venise et l’Italie impériale habsbourgeoise de villes comme Naples ou Milan. Si l’on accepte une telle interprétation, le personnage central de Marzia – la fille de Caton, amoureuse de César – pourrait être vu, dans ses constants efforts pour concilier les deux parties en présence, comme une représentation allégorique de la Papauté et de la ville de Rome, en perpétuelle médiation elles aussi entre les deux factions en conflit. Un des grands mérites de l’astucieux Métastase est de ne prendre à aucun moment parti pour l’un ou l’autre des deux camps, qualité que l’on saluera également du côté du compositeur, qui réserve à ses deux principaux protagonistes la plupart de ses plus beaux airs. Écrits dans la plus pure tradition de l’aria da capo, ils projettent de l’opera seria romain une vision parfaitement conventionnelle, terme à prendre dans sa plus noble acception eu égard à l’extrême variété de sentiments suscitée par les contextes dramatiques de l’ouvrage. Si la partie musicale reste parfaitement conforme aux canons structurels en vigueur, ne réservant aucune véritable surprise, on sera attentif en revanche au caractère atypique du livret qui autorise, à l’instar du Tamerlano de Haendel, la mort – quasiment en scène – du héros, ainsi qu’une fin radicalement opposée, dans ses ambiguïtés, au lieto fine traditionnel : dans le dernier récitatif accompagné en lieu et place du chœur final, César jette au sol sa couronne de laurier en maudissant sa victoire…

L’interprétation est dans l’ensemble de très bonne tenue, même si l’on peut désapprouver le principe qui consiste à faire systématiquement chanter les rôles féminins par un contreténor. Ni ni ne parviennent à faire illusion, le premier par manque d’expressivité et de colorations vocales, le second en raison de la désagréable aigreur de son timbre. Saluons néanmoins la performance technique des deux interprètes, capables de maîtriser une véritable tessiture de soprano. Chez les autres contreténors, on saluera une fois de plus la virtuosité sans faille de , toujours aussi époustouflant sur le plan purement vocal, ainsi que la musicalité et l’expressivité de , émouvant Arbace. La plupart des auditeurs découvriront sans doute le très beau ténor de dans le rôle du légat de Rome Fulvio, partie initialement conçue pour un castrat mais confiée ici, sans la moindre explication, à un ténor. Autre performance digne des plus grands éloges, celle du ténor , bouleversant dans sa complexité dramatique et parfaitement à l’aise vocalement dans un rôle particulièrement ardu.

Le succès musical de cette audacieuse entreprise ne serait rien sans l’extraordinaire participation du jeune ensemble Il Pomo d’oro, galvanisé par la baguette ferme, précise et toujours alerte du remarquable , artisan à ce jour d’un certain nombre de réussites baroques récentes. Gageons que le succès assuré de ce dernier enregistrement saura susciter d’autres projets de taille, tout en souhaitant une politique de casting plus adaptée à nos oreilles contemporaines.

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