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Cosi à Spolète, drame glacé entre ciel et mer

La Scène, Opéra, Opéras

Spolète, Teatro nuovo, 29-VI-2015. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Cosi fan tutte, opéra en 2 actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Giorgio Ferrara. Décors et costumes : Dante Ferretti et Francesca Lo Schiavo. Lumières : Daniele Nannuzzi. Avec : Francesca Dotto, Fiordiligi ; Ruxandra Donose, Dorabella ; Rodion Pogossov, Guglielmo ; Joel Prieto, Ferrando ; Marie McLaughlin, Despina ; Maurizio Muraro, Don Alfonso . Orchestre Cherubini, direction : James Conlon.

ouvre le festival de Spolète avec un Cosi fan tutte à la fois émouvant et glacé.

Dès les premières notes de l’Ouverture, fait roucouler l’Orchestre juvénile Cherubini comme un ruisseau, avec des tempi glissés, soufflés presque, créant l’atmosphère sans repères propice au jeu de masques.

La mise en scène de , directeur artistique du festival, est subtile, réaliste et émouvante dans sa juste théâtralité ; elle laisse vivre et voir les sentiments. Et elle se tient à distance. Sur scène, le décor de Dante Ferretti et Francesca Lo Schiavo est simple, beau, flottant, tenu seulement sur deux côtés par des murs à transformation. Il ouvre sur la mer, sur l’eau sans forme, mobile, et sur l’espace versatile d’un ciel rempli de nuages, où soleil et lune se remplacent et ne font qu’un. Intérieur et extérieur ne tiennent qu’à un changement des cadres sur chaque côté de la scène, tableaux pour figurer la maison des sœurs, persiennes pour évoquer une place ou un lieu publics.

Les premiers mots des deux hommes, des deux mâles, viennent clairement répondre à une boutade lancée hors champ, une insulte à leurs belles et à leurs amours. La réponse d’Alfonso est un défi aux deux tourtereaux, qui l’acceptent sans se douter de tout ce qu’ils peuvent perdre. Une longue géométrie des sentiments s’ensuit, quadrille mené par les deux « vieux » meneurs de jeu, meurtris eux aussi et avides probablement de compenser leurs propres déboires en se jouant des jeunes.

« Il laboure la mer, il sème dans le sable, il veut piéger le vent, celui qui fonde son espoir sur le cœur d’une femme. » Les amoureux sont séparés, et Don Alfonso, une fois armée sa machine destructive, se moque encore plus. Pontifiant et sournois, vêtu d’un frac noir, campe un Alfonso qui tient plus du Méphisto que de l’habituel vieillard cynique. Face à lui, Guglielmo et Ferrando n’ont aucune chance. Ils passeront de l’amour vrai, initialement «authentique», à l’amour « artificiel » produit par les manipulations d’Alfonso et de Despina (l’admirable ). Mais il n’y a en fait aucune différence entre les deux, et l’amour original n’est pas moins « artificiel » que le second. Il perd son caractère passionné et intense et se transforme en son opposé, un exercice mécanique du plaisir, exécuté avec une distance froide.

a fait de Dorabella et Fiodiligi deux très jeunes femmes, avec des mines de chatons qui se prennent pour des tigres. Leurs amants semblent tout aussi vulnérables, et tendres comme de la porcelaine. Les costumes et le décor confirment cette impression que donnent les personnages d’être des figurines de Meissen, aussi gracieuses que fragiles. Intemporelles aussi.

La voix charnelle, très sensuelle, de exprime parfaitement le tragique intime de Fiordiligi. , mezzo-soprano roumaine, est une Dorabella au timbre chaud et doré, dont les idées courtes semblent donner raison à Alfonso. Et plus la mise en scène nous serre le cœur, plus elle nous glace.

qui semblait être une simple marionnette de comédie dans la mise en scène du Met, l’année dernière, est ici émouvant, drôle, charmant. Sa voix scintillante et pleine, son sens du timing comique font, paradoxalement, ressortir le sérieux du rôle. Puissance, douceur et moelleux de la voix s’ajoutent au charme juvénile de , donnant à ce « drame joyeux » un recul, une froideur invisible qui est peut-être la caractéristique de Mozart.

Mozart qui, le 30 Septembre 1790, alors qu’il composait Cosi écrivait à Constanze, sa femme depuis huit ans, mais aussi la sœur de son premier amour Aloysia : « Si les gens pouvaient voir dans mon cœur, j’aurais honte. Tout y est froid, un froid de glace… »

Crédits photographiques : © AGF_ML-Antonelli

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