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Alexander Sitkovetzky : « J’ai essayé de prendre le meilleur de partout »

Alexander-Sitkovetzky-Photo-Aydin-Ramazanoglu

Né à Moscou dans une famille de longue tradition musicale, Alexander Sitkovetzky a étudié à la Menuhin School à Londres. Aujourd’hui, il mène une carrière à la fois de soliste et de chambriste. Il a participé à l’élaboration du coffret consacré aux Symphonies et aux Concertos d’Andrzej Panufnik en enregistrant son Concerto pour violon pour lequel il a reçut un Prix ICMA 2015

La Rédaction : Votre biographie mentionne que vous avez travaillé avec et avez fréquenté la Menuhin School de Londres. Comment cela s’est-il passé ?

Alexander Sitkovetzky : J’avais six ou sept ans quand j’ai rencontré pour la première fois. Il connaissait bien ma famille où je fais partie de la troisième génération de musiciens. Il connaissait déjà mon grand-père, Julian Sitkovetzky, un très grand violoniste malheureusement mort trop jeune. Je pense que s’il avait vécu plus longtemps, il aurait été aussi connu que David Oistrakh ou Leonid Kogan. Menuhin connaissait bien sûr aussi son fils, Dmitry, un fantastique violoniste et chef d’orchestre…

LR :  Dmitry, c’était votre oncle ?

AS : Oui… Je ne sais pas exactement comment Yehudi Menuhin est arrivé dans notre appartement de Moscou alors que j’avais 7 ans. Je pense que nous lui avions envoyé une vidéo, il l’a regardée et était assez intéressé. Je n’étais pas un enfant prodige mais j’étais assez bien avancé. Et je pense que c’est ce qui l’a toujours intéressé. J’ai joué pour lui dans notre appartement et il a invité ma maman -qui est pianiste- et mon professeur à Londres. C’est lui qui s’est occupé des formalités administratives. J’ai été à son école de 1991 à 1999. Je n’étais pas son élève mais j’ai joué quelques concerts avec lui. J’ai joué avec lui le Double Concerto de Bach quand j’avais 9 ans, au Festival d’Evian et aussi à Bruxelles ; nous avons joué quelques Duos de Bartok à St. James’s Palace pour la Princesse Diana et le Prince Charles. J’ai également joué le Concerto de Mendelssohn à Budapest quand j’avais 13 ans avec Menuhin à la direction. Tout cela semble incroyable mais j’étais tellement jeune que je ne pouvais pas mesurer ma chance comme je le fais aujourd’hui. A l’époque, tout ce dont je me rendais compte c’était que je jouais du violon avec un vieil homme sympathique qui jouait aussi du violon et qui pouvait également se tenir sur sa tête… Il m’a montré tous ces exercices de yoga avant les concerts.

LR :  Vous avez aussi dû manger du gingembre, comme il le faisait avant ses concerts…

AS : Je n’aurais probablement pas aimé le gingembre à l’époque… Donc, j’ai vraiment eu beaucoup de chance. Bien sûr, il était trop occupé pour être vraiment impliqué avec tout le monde à l’école, mais il était très inspirant pour nous tous.

LR : Quel effet cela vous fait-il d’avoir un nom tellement connu, Sitkovetzky, et d’être éventuellement confondu avec votre oncle? Est-ce un fardeau ou une aide ?

AS : Ni l’un ni l’autre, je pense. Bien sûr, le nom Dmitry reste très présent et on me demande souvent si nous sommes liés. Par contre, mon nom n’est connu que depuis peu. Un jour, mon oncle m’a appelé et il m’a dit: « Quelqu’un est venu vers moi et m’a demandé: « êtes-vous parent avec Alexandre? »… Ce n’était pas désagréable… Mais, pour être honnête, je suis heureux de l’avoir pour conseiller. Notre travail consiste à faire de la musique, bien sûr, mais il est aussi une « entreprise » ; et si vous êtes jeune, vous avez besoin de conseils sur ce volet du métier, moins intéressant mais bien présent. Dmitry m’a toujours été d’un très grand soutien. Il n’a jamais été mon professeur car il était trop occupé à enseigner, mais je joue régulièrement pour lui. Il m’a aidé aussi quand j’ai cherché mon violon, un Guadagnini, et je lui en suis incroyablement reconnaissant. Je dois aussi beaucoup à ma mère avec qui je joue toujours en concerts. Mon père, lui, détestait le violon. Il est devenu un musicien rock et a fait partie d’un groupe pendant vingt ans. J’ai la grande chance d’être entouré de gens qui savent vraiment ce que je fais et sont capables de me soutenir.

LR : Vous sentez-vous faire partie de la tradition russe ou considérez-vous que ce n’est pas une chose si importante ?

AS : Oh, voilà une question difficile! Difficile, car je suis parti très tôt de Russie, mais par contre, la plupart de mes professeurs étaient russes. Mon dernier professeur, Ana Chumachenco, est « du monde entier » (ndlr. Elle est née en Italie, d’origine russe et argentine et de nationalité allemande) et a connu diverses influences. Mais dans son enseignement il n’y avait rien que je ne savais pas de mon « background » russe. Je pense qu’aujourd’hui, du fait que les enseignants et les artistes voyagent librement dans le monde et que tant de grands professeurs russes ont quitté la Russie dans les trente ou quarante dernières années, les traditions ont presque disparu. Qu’est-ce vraiment que l’école russe? Il y avait une sorte d’école russe avant l’Union soviétique, mais, à bien des égards, elle était continuation de l’école allemande. Leopold von Auer a probablement été le plus grand maître de tous les temps et ses élèves parmi les meilleurs violonistes, y compris le meilleur…

LR : Qui est le meilleur?

AS : Heifetz bien sûr !… Permettez-moi de préciser: en tant que personne, je me sens réellement russe. Mais lorsque certaines personnes viennent vers moi et me disent: « Quelle belle école russe ! », je ne prends pas cela comme un compliment. J’ai vécu à l’Ouest dès l’âge de huit ans et je me plais à penser que j’ai essayé de prendre le meilleur de partout.

« La vie musicale est certes très compétitive alors qu’en fait la musique ne devrait pas l’être »

LR : En tant que jeune musicien, il est difficile d’établir une carrière car de nombreux violonistes émergent de partout dans le monde, en particulier de l’Asie…

AS : Je ne pense pas que ce soit à cela vous pensez quand vous faites quelque chose que vous aimez vraiment et qui vous tient occupé. La vie musicale est certes très compétitive alors qu’en fait la musique ne devrait pas l’être. Nous devrions chacun faire de notre mieux, jouer aussi bien que possible et pratiquer autant que nous le pouvons. Je suis sûr que c’était comme cela il y a trente ou quarante ans… nous ne savons pas… Je pense aussi que chacun pense différemment. Certains veulent jouer tout le temps, d’autres veulent être beaucoup plus sélectifs et ont une idée précise de ce qu’ils veulent faire. Chacun doit trouver son propre chemin, son équilibre. Par rapport au passé, la différence est qu’aujourd’hui tout le monde peut se faire entendre à travers les médias sociaux, ce qui est bon à bien des égards. Qui sait combien d’artistes sont passés inaperçus parce qu’ils n’avaient tout simplement aucun moyen de se faire entendre. Maintenant, à certains égards, le milieu est plus juste et plus équilibré.

LR  : Vous avez votre propre trio à clavier. Cela veut-il dire que vous êtes passionné par la musique de chambre ?

AS : Oui, très ! Le trio évolue très bien. Nous donnons quelque trente concerts par an ; nous tournons en Europe et aux Etats-Unis. Nous avons une maison de disques, le label « BIS » pour lequel nous avons enregitré deux CDs. Pour moi, c’est parfait ! Je joue aussi en quatuor à cordes avec Julia Fischer ; assez peu car nous sommes tous très occupés, mais tout de même cinq à dix concerts par an.

LR : Qu’est-ce que cela signifie pour vous de faire des enregistrements? Vous êtes présent au CD en tant que chambriste ou en tant que soliste…

AS : Jusqu’à il y a quelques années, je détestais les enregistrements. Je détestais la façon dont sonnait mon son. Il n’était probablement pas mal mais je ne l’aimais pas. Et je ne prenais aucun plaisir au résultat parce que je me concentrais ce qu’il y avait de « mauvais ». Lors des deux premiers enregistrements, j’avais tellement peur que le micro capte toutes les imperfections que je me suis arrêté. Mais au cours des deux dernières années, j’ai « basculé ». Je pense que c’est dû aux quelques enregistrements de musique de chambre où mes partenaires m’ont fait comprendre que le plus important était d’offrir quelque chose de musicalement convaincant. Depuis, tout a été beaucoup plus agréable. Maintenant, je suis même un peu impatient ; je ne sais pas ce que nous enregistrons prochainement, mais je suis impatient d’enregistrer.

LR : Lors de la cérémonie des ICMA Award 2015 à Ankara vous avez joué deux mouvements du concerto de Panufnik. Vous avez enregistré ce concerto, vous l’avez joué dans le monde entier, et vous êtes un véritable promoteur de cette oeuvre. Pourquoi?

AS : Je pense que c’est mon travail en tant que musicien et violoniste de faire entrer davantage ce concerto dans le grand répertoire. J’ai travaillé cette oeuvre quand j’avais quinze ans. Quand j’étais étudiant à l’école Yehudi Menuhin, on m’a demandé de le jouer parce qu’il a été écrit pour Yehudi Menuhin. Et c’est ainsi que j’ai rencontré Camilla Panufnik, l’épouse d’Andrzej. Je l’ai joué quelques fois à l’école et j’ai vraiment aimé ce concerto. Je l’ai enregistré pour la première fois quand j’avais dix-neuf ans pour EMI, Angel Records à l’époque. Je voulais le jouer en public mais, à cette époque, j’étais encore très jeune et je ne pouvais pas imposer mes choix. Et puis, grâce à Lukasz Borowicz, le merveilleux chef des œuvres symphoniques Panufnik, nous l’avons enregistré ensemble. Maintenant que je suis un peu plus âgé et plus libre de dire ce que je veux jouer, j’ai convaincu beaucoup de musiciens à jouer cette oeuvre. Je l’ai jouée avec l’Orchestre de Chambre de Norvège et je vais le faire à nouveau avec eux l’année prochaine. Après cela, je vais à Riga pour le jouer avec le Sinfonietta. Avec Lukasz, nous le ferons pour la BBC écossaise. Je le fais aussi en Australie pour une tournée avec l’Australian Chamber Orchestra. Et j’espére évidemment d’autres engagements pour les prochaines années. Je suis vraiment heureux car toutes les personnes à qui j’en ai parlé et qui ont entendu la pièce ont eu immédiatement une réaction positive. Il n’y a jamais eu de réaction du genre : « Oui, c’est intéressant » ou « Certaines choses sont bonnes, d’autres non »… Les gens disent tout de suite: « Grande oeuvre »! Heureusement, je ne suis pas plus le seul violoniste à le jouer. Pour un concerto du XXe siècle, il est vraiment bien écrit et permet réellement au violon de briller. Son langage harmonique est très clair! C’est une pièce très tonale mais, en même temps, il sonne comme aucun autre. Il n’est en aucune façon « néo-quelque chose », il n’est ni néo-classique, ni néo-romantique, il est la propre voix de Panufnik.

Interview réalisée par Rémy Franck à Ankara, le 28 mars 2015.
Traduction : Bernadette Beyne.

Crédits photographiques : Aydin Ramazanoglu

 

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