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L’Enlèvement au sérail à Aix : Mozart en 2015

Festivals, La Scène, Opéra

Aix-en-Provence. Théâtre de l’Archevêché. 3-VII-2015. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-17991) L’Enlèvement au sérail, singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb d’après Christoph F. Bretzner. Mise en scène : Martin Kušej. Décor : Annette Murschetz. Costumes : Heide Kastler. Lumières : Reinhard Traub. Avec : Tobias Moretti, Selim Bassa ; Jane Archibald, Konstanze ; Rachele Gilmore ; Daniel Behle, Belmonte ; David Portillo, Pedrillo ; Franz Josef Selig, Osmin. Choeur MusicAeterna (chef de choeur Vitaly Polonsky) , Freiburger Barockorchester sous la direction de Jérémie Rohrer.

L'ENLEVEMENT AU SERAIL (Martin Kusej) 2015Par-delà ses défauts, la nouvelle production de l’Enlèvement au sérail imaginée par est une claque qui questionne courageusement le vacillement contemporain de l’esprit des Lumières.

La brillante 67ème édition du Festival d’Aix-en-Provence peut s’avérer une noix indigeste pour une critique à la recherche de vers dans le fruit. Dans cette logique, la coquille de ce nouvel Enlèvement risque de voler en éclats. Et pourtant, il convient vraiment de saluer le courage et l’audace de de . Jusqu’à ce 3 juillet 2015, nous étions de ceux qui peinaient à accorder davantage qu’une oreille sympathique à la turquerie de Mozart, coincée entre la geste sublime d’Idoménée et des chefs-d’œuvres à venir.

Bien que transposée à l’époque où l’Europe étendait ses tentacules en Orient, il ne faut pas être grand clerc pour saisir la proposition du metteur en scène autrichien : aucun moucharabieh en vue dans l’immensité du décor unique d’un vaste désert de sable écrasé de soleil, agrémenté de la seule oasis d’une lourde tente de type bédouin. Le Pacha Selim y a son viril Q.G. : hommes en noir portant keffiehs et fusils. Osmin fait enfouir Pedrillo dans le sable, duquel la tête du chanteur émergera un quasi-Acte I durant. Drapeau noir. Vidéo des prisonniers. L’année 1915 annoncée par les auteurs du spectacle nous semble d’un coup bien proche de certaine actualité. Le spectacle commence sous tension, d’autant qu’une annonce nous a fait savoir que Martin Kušej venait in extremis de retoucher son travail (Bernard Foccroulle précisant dans la presse : « Ce n’est pas de la censure, juste de la maturité. »)

De fait, passé un Acte I glaçant et passionnant, le spectacle se traîne un peu au II, entre déficit d’éclairage, de direction d’acteurs (le sublime quatuor est illisible) et l’énergie passée à devoir suivre les sur-titres d’un opéra que l’on connaît par cœur (les dialogues ont été réécrits et, façon réactualisations opérées sur La Belle Hélène, parlent ici de djihadisme, des 70 vierges…) Mais lorsqu’à l’entracte on croit la production enlisée dans ses propres sables, le III nous saisit à la gorge avec une conclusion de pur effroi, dont l’opéra de Mozart sera longtemps marqué. « Que dirait Mozart s’il revenait en 2015 ? » questionne à juste titre le Directeur général du Festival. Le choc de la dernière image nous fait comprendre qu’Osmin a laissé parler sa folie meurtrière. « D’abord, décapité, puis pendu, puis embroché sur des barreaux brûlants, puis brûlé, puis ligoté, et noyé, pour finir écorché »: ne sont-ce pas les dernières paroles que Mozart fait chanter à Osmin ? On saura ensuite que Kušej, à l’instar de Xavier Beauvois (qui avait filmé, puis supprimé la dernière scène de Des hommes et des dieux, montrant les têtes des moines décapités de Tibhirine), a dû opter pour les seuls bras rougis d’Osmin tendant des linges sanglants à Selim. On est à des années-lumières du Pancione en babouches inoffensif de la tradition ! Ce soir on tue au nom d’Allah. Signalons cependant que, deux soirées plus tard, au cours du même Festival, on loue Allah jusqu’à l’extase dans la Iolanta de Tchaïkovsky.

L'ENLEVEMENT AU SERAIL (Martin Kusej) 2015Tout juste échappé d’Alcina, le , dirigé par un Jérémie Rohrer très engagé, relit la partition de Mozart avec l’ajout enchanteur d’un pianoforte. La distribution, sans être la plus spectaculaire qui soit, collabore avec l’énergie de la jeunesse à la proposition humaniste du metteur en scène. Si la Blonde très blonde de bénéficie des aigus que chacun attend, la Konstanze efficace de est plus ordinaire. Du côté des hommes, le délicat Belmonte de , ainsi que le léger Pedrillo sans histoire de , font face à l’Osmin, étonnament chambriste dans un tel contexte, de Franz Josef Selig, lequel semble parfois chercher ses marques dans le sable roux du décor. Parfait Choeur MusicAeterna encore en fosse (une mode aixoise cette année ?).

s’empare du rôle parlé de Selim pour composer un personnage mémorable, aussi bien en icône gay aspergée de sang et de roses à l’Acte II qu’en humaniste au-dessus de la mêlée religieuse. Son ultime regard atterré, sur l’irruption des percussions orientales conclusives (devenues contre toute attente instruments de terreur), restera un moment inoubliable.

Rediffusion prévue en différé sur Arte Concert

Crédit photos: Pascal Victor

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