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Le Rheingold imaginaire de Frank Castorf

Festivals, La Scène, Opéra

Bayreuth. Festspielhaus. 21-VIII-2015. Richard Wagner (1813-1883) : L’Or du Rhin, opéra en quatre scènes sur un livret du compositeur, prologue à L’Anneau du Nibelung. Mise en scène : Frank Castorf ; décors : Aleksandar Denić ; Costumes : Adriana Braga Peretzki ; Lumières :
Rainer Casper ; Vidéo : Andreas Deinert , Jens Crull Avec : Wolfgang Koch (Wotan) ; Daniel Schmutzhard (Donner) ; Lothar Odinius (Froh) ; John Daszak (Loge) ; Albert Dohmen (Alberich) ; Andreas Conrad (Mime) ; Wilhelm Schwinghammer (Fasolt) ; Andreas Hörl (Fafner) ; Claudia Mahnke (Fricka) ; Allison Oakes (Freia) ; Nadine Weissmann (Erda) ; Mirella Hagen (Woglinde) ; Julia Rutigliano (Wellgunde) ; Anna Lapkovskaja (Floßhilde). Orchestre du Festival de Bayreuth ; direction musicale : Kirill Petrenko.

Capture d’écran 2015-08-25 à 18.58.18Pour sa troisième année sur la Colline sacrée, ce Ring signé prend ses marques et s’impose comme un des plus fascinants spectacles que Bayreuth ait proposé depuis des lustres.

Quasiment inconnu en France, sauf auprès du public de théâtre, le metteur en scène et directeur de la Volksbühne de Berlin a réussi à faire de la Tétralogie le terrain d’expression d’une modernité radicale. Cette lecture agit à différents niveaux – impossible de retracer l’origine des lignes de forces qui traversent les strates idéologiques, politiques, sexuelles etc. C’est leur entrecroisement complexe et rhizomique qui fait apparaître une globalité dans laquelle le regard du spectateur plonge avec délectation.

C’est dans l’accumulation des détails signifiants et la mobilité extrême que doit se lire le travail de Castorf. Le décor donne à voir cet improbable « Golden Motel », symbole d’une Amérique d’après-guerre où les dollars pleuvent autant que l’or noir – ce Rheingold métaphorique qui flotte en paillettes dorées à la surface d’une piscine minable. La rotation du décor souligne deux angles sémantiques : l’alternance de sperme et de pétrole selon que l’on consomme côté motel ou côté station-service. La dissimulation des artefacts wagnériens dans ce décor de cinéma américain a tout d’une chasse aux trésors ou d’une démarche réflexive et stimulante. On est saisi par ce tourbillon référentiel, qui s’ordonne à mesure qu’on le pénètre. Ici, ce comptoir miteux avec éclairage néon, flipper et juke-box déglingué ; là, cet intérieur de série Z  avec starlettes en petite tenue et souteneur adipeux. Loge est considéré (depuis Chéreau) comme le personnage principal, celui qui tire les ficelles, esprit double comme en témoigne ce « DUPLEX » sous lequel il vient chanter son Ihrem Ende eilen sie zu… Exemple parmi cent autres, on s’amuse à repérer dans les affiches de film des titres aussi improbables que « Tarzan and the valley of gold », « the golden box » ou bien le mémorable navet « Teenage caveman ». Provocation ? Tout le contraire. Castorf fait passer le réseau mythologique très dense de Wagner, au crible de ses souvenirs d’adolescent berlinois fasciné comme toute sa génération par un rêve américain fait de grosse limousines et de lecture de comics (Sigurd… avatar héroïque fantasy de Siegfried). L’exigence d’un jeu d’acteur au cordeau contraint les chanteurs à un engagement sans limite – ce qui n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes à certains nouveaux venus dans cette production (La couple Alberich-Mime notamment). Les changements jouent à la marge, sans que l’on puisse déceler un écart monumental entre les deux dernières reprises. Certains comme Loge ou Fafner introduisent des touches personnelles inédites qui font évoluer clairement les personnages vers des héros de bande dessinée.

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Cette prolixité délirante éclate à son plus haut dans Rheingold et donne le ton d’une Tétralogie placée sous le signe de l’ironie (en témoignent les citations de Jankélévitch dans le programme de salle). Les videos d’Andreas Deinert et Jens Crull font pénétrer le regard à l’intérieur des espaces, créant ainsi une sorte de double (triple, quadruple !) plan visuel. Tant pis si la scène des transformations n’atteint pas au degré spectaculaire qu’on aurait pu imaginer. Les métamorphoses sont ici de simples allusions à ces films à sensation dans lesquels le serpent se love sur les lingots. Plus intéressants, ce parasol aux couleurs du drapeau allemand (on retrouvera le symbole dans Götterdämmerung quand apparaissent les normes habillées de noir, rouge et jaune), ou bien cet étendoir à petites culottes en guise de frêne du monde, arbre de la connaissance… Le marteau de Donner interrompt ce défilement d’images ; à la manière d’un concours de force dans des fêtes foraines, l’impact vertigineux ébranle le Golden Motel et… rallume l’enseigne lumineuse. You are welcome.

Capture d’écran 2015-08-25 à 19.01.17Le plateau cède en spontanéité et en théâtre ce qu’il gagne (ou conserve) sur le plan strictement vocal. On entend sous l’Alberich d’ la dimension sonore de son Wotan. Peu à même de rendre la lubricité et le cynisme du personnage, il lui offre une émission solide et soignée. Les Filles du Rhin n’ont pas l’unité de caractère qui présidait les deux saisons précédentes, fragilisées notamment par la frêle Anna Lapkovskaja, qui n’a pas l’assise et la longueur de note de sa Floßhilde. s’assure en Erda un triomphe mérité avec son timbre ambré et puissant. est une Freia énergique et contrastée, tandis que la Fricka de distille superbement la rancoeur de son orgueil blessé. Pour sa dernière année sur la Colline, le Wotan de sait préserver son registre grave pour tenir la distance tandis que le Mime de semble gêné aux entournures dans un rôle à mi-chemin entre sarcasme et sérieux. Autre nouveau venu dans le rôle de Loge, le ténor anglais tire brillamment son épingle du jeu, par l’effet combiné d’une émission souveraine et d’un timbre très nuancé. Le couple de géants est remarquablement équilibré, (Fafner) un rien moins ténébreux que son prédécesseur Sorin Coliban et , toujours parfait en Fasolt. L’impayable couple de flics de série télé, (Froh) et (Donner) rivalisent d’abattage et de présence.

Confirmation en fosse : donne à entendre la transparence des plans sonores et le délié des lignes mélodiques… c’est un art de la direction conjugué à la science de l’éclairagiste, ce sculpteur de la lumière – saisie ici comme matériau musical. Jamais trop appuyée pour mettre en péril les voix ou écraser le discours par le volume, la battue de Petrenko offre un Rheingold éminemment fluide et allant ; « rien qui pèse ou qui pose » en quelque sorte…

Crédits photographiques : (c) Enrico Nawrath

 

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