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Bayreuth célèbre une Walkyrie iconoclaste et politique

Festivals, La Scène, Opéra

Bayreuth. Festspielhaus. 22-VIII-2015. Richard Wagner (1813-1883) : La Walkyrie, opéra en trois actes sur un livret du compositeur, première journée de L’Anneau du Nibelung. Mise en scène : Frank Castorf ; décor : Aleksandar Denić ; costumes : Adriana Braga Peretzki ; Lumières : Rainer Casper ; Vidéo : Andreas Dienert, Jens Crull. Avec : Johan Botha (Siegmund) ; Kwangchul Youn (Hunding) ; Wolfgang Koch (Wotan) ; Anja Kampe (Sieglinde) ; Catherine Foster (Brünnhilde) ; Claudia Mahnke (Fricka) ; Allison Oakes (Gerhilde) ; Dara Hobbs (Ortlinde) ; Claudia Mahnke (Waltraute) ; Nadine Weissmann (Schwertleite) ; Christiane Kohl (Helmwige) ; Julia Rutigliano (Siegrune) ; Simone Schröder (Grimgerde) ; Alexandra Petersamer (Rossweise). Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Kirill Petrenko.

Capture d’écran 2015-08-25 à 19.12.46 voit dans la Walkyrie l’occasion de remonter à la source historique de la malédiction de l’Or noir.

Le puits de forage n’est pas une allusion aux origines de l’exploitation au proche-Orient, il s’agit ici de l’épisode des champs pétrolifères de Bakou en Azerbaïdjan durant l’opération Edelweiss de la guerre du Caucase en 1942. Les nazis menaçant de s’emparer de la zone, les autorités soviétiques préfèreront saboter et faire exploser les puits, s’assurant ainsi d’un repli qui s’avèrera victorieux par la suite.

La viscosité psychologique, économique et politique ne quitte jamais longtemps le plateau, même si cette première journée est éminemment moins iconoclaste et ironique que le prologue.

Le premier acte a tendance à stagner, tant musicalement que scéniquement… comme si Castorf semblait éviter de verser dans le mélodrame bourgeois avec femme infidèle, mari courroucé et amant dans le placard. Entre bottes de paille et pintade en cage, la vidéo tente vainement de tromper l’ennui. Sans surprise, on se passe de la scène de l’épée dans le tronc de l’arbre, alors que rien ne nous est épargné de la préparation du somnifère. Hunding se plie cette année à la mode de la tête de l’ennemi portée sur une pique – saisissant contraste avec l’impeccable pardessus et chapeau haut de forme, façon sinistre prestidigitateur. Fausse piste également quand Wotan débarque, arborant une longue barbe à la Tolstoï, à la fois image-Liebig du héros nordique et symbole du notable bourgeois caricaturé par Gogol.

Il règne ici sur son puits-Walhalla, tout comme la veille dans son Motel-Station service. Fricka et les Walkyries évoquent cette aristocratie qui régnait en maître dans cet univers tout juste sorti de la féodalité. Les tenues Art Déco forment une étrange association Jugendstil et style archaïque, très éloignée des ouvriers et révolutionnaires qui tentent en vain de planter le drapeau rouge au sommet du puits. Cette révolution avortée masque la défaite à venir de cette caste dominante. Quand la pompe à pétrole se met en mouvement, les nouveaux propriétaires y ont accroché fièrement le drapeau rouge et la sombre machine a des airs de monstre effrayant et fantastique. L’embrasement du réservoir de pétrole dresse autour de Brünnhilde un rideau protecteur, message de défi à ceux qui voudraient s’emparer de la fille de Wotan… et de l’anneau maléfique, ici symbolisé par l’or noir qui part en flammes.

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La magnificence du plateau éclate dans un premier acte tendu à se rompre. est un Siegmund très attaché à l’élément de puissance sonore de la voix. L’incarnation est un rien en retrait tandis qu’il sait trouver dans la confrontation et le défi que lui propose la Sieglinde incendiaire d’, tous les moyens d’exprimer son talent. Difficile d’oublier ce soir que la soprano allemande a tous les moyens qui lui offriraient une Brünnhilde ou même une Isolde. Son « O hehrstes Wunder ! » aux limites de l’hystérie est absolument engagé et terrifiant – un vrai délice. La Brünnhilde de est d’une égalité et d’une homogénéité de ligne très étonnante. En bien meilleure forme que les deux précédentes éditions, elle sait faire oublier des hojotoho à l’intonation douteuse, notamment quand la ligne s’allonge, favorisant la caractéristique de l’endurance. Face à elle, affirme autorité et présence – principalement dans le monologue du II, où la maîtrise de la transition entre sprechgesang et voix chantée fait merveille. est une Fricka qui sait muer un legato très affirmé en impressionnants accents vipérins. Le Hunding de l’inusable allie la noirceur du timbre à de remarquables moyens expressifs. Filmées sur écran à la manière d’une foule en colère, le groupe des walkyries se donne également à voir d’un bout à l’autre de l’impressionnant décor d’Aleksandar Denić. Dans cet ensemble très homogène et parfaitement à l’aise dans le jeu très expressif, on notera la présence tonitruante et aérienne d’ (Gerhilde), (Helmwige) et la Grimgerde de .

La direction de étonne par la sagesse de ses intentions au premier acte, comme s’il s’agissait de ne pas partir à la chasse aux leitmotivs et garder en réserve toute l’énergie nécessaire pour faire exploser la conclusion. Plus inspiré par le corps à corps psychologique dans l’affrontement Wotan-Fricka, puis Wotan-Brünnhilde, Petrenko fait entendre une battue extrêmement nette et fouillée dans le détail, qui ne laisse aucun répit dans le défilement de l’action.

Crédits photographiques : Enrico Nawrath

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