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Le Götterdämmerung de Kirill Petrenko : pour l’éternité

Festivals, La Scène, Opéra

Bayreuth. Festspielhaus. 26-VIII-2015. Richard Wagner (1813-1883) : Götterdämmerung, troisième journée en un prologue et trois actes de Der Ring des Nibelungen, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Frank Castorf ; décors : Aleksandar Denić ; costumes : Adriana Braga Peretzki ; lumières : Rainer Casper ; vidéo : Andreas Deinert , Jens Crull. Avec : Stefan Vinke, Siegfried ; Catherine Foster, Brünnhilde ; Albert Dohmen, Alberich ; Alejandro Marco-Burmeister, Gunther ; Stephen Milling, Hagen ; Allison Oakes, Gutrune ; Claudia Mahnke, Waltraute et deuxième Norne ; Anna Lapkovskaja, Flosshilde et première Norne ; Christiane Kohl, troisième Norne ; Mirella Hagen, Woglinde ; Julia Rutigliano, Wellgunde. Orchestre du Festival de Bayreuth ; direction : Kirill Petrenko.

Capture d’écran 2015-08-31 à 12.56.11Clôture exceptionnelle pour ce Ring à Bayreuth 

Quand le rideau s’ouvre, c’est au célèbre « Lasciate ogni speranza, voi che’ntrate » de l’Enfer de Dante auquel on pense. Avec Berlin comme métaphore et toile de fond, ce très littéral Crépuscule nous convie à une plongée dans les ruines de l’histoire et des illusions. Aleksandar Denić a imaginé un formidable décor tournant présentant sous trois angles une capitale allemande saisie entre la division est-ouest et la chute du mur. Plus on progresse dans ce Ring, plus se multiplient et se densifient les repères et les symboles. L’esprit d’analyse est sollicité à chaque instant, et même longtemps après qu’on soit sorti de la salle. Impossible de résister à l’intelligence d’une mise en scène qui tresse en une soirée les fils ténus d’une lecture sociale et historique de l’Allemagne d’après-guerre. La monumentalité du projet de est à la hauteur du défi que lui impose la richesse de la partition de Wagner.

C’est à travers la notion de lieu – tantôt comme décor, tantôt comme espace de réflexion – que se développe la scénographie de cette dernière journée du Ring. La division politique de Berlin contraste avec l’argument du pétrole comme or noir et a- (ou trans-)idéologies. Peu importent que les « blocs » politiques s’approprient la géographie de la ville. La problématique des relations entre l’économie et l’individu ne s’arrête pas au leurre d’un mur de séparation ou des drapeaux qu’on agite. Le mal vient de plus loin, comme l’indique l’allégorie de cet anneau maudit qui contamine ses propriétaires et détruit toute humanité.

Dans une zone sordide jouxtant le Mur, on retrouve le Berlin-ouest des quartiers de Kreuzberg ou Treptow, avec ces immeubles de briques et ses échoppes minables ; à l’opposé, il y a ce qu’on pourrait considérer comme le Reichstag « emballé » par Christo en 1995 et qui s’avèrera être… la façade néo-classique du New-York Stock Exchange, comme pour mieux signifier le glissement du pouvoir législatif et démocratique vers le nouvel horizon du Mal : la finance internationale. Les dieux sont moribonds, mais le rite demeure, sous des résurgences et des formes primitives. Les trois Nornes (aux couleurs du drapeau allemand) tissent les fils de la destinée devant un autel vaudou. Les ossements sanguinolents et le culte morbide rappellent une forme de retour au primitif, comme survivance de société. La rotation du décor fait découvrir la gigantesque enseigne lumineuse PLASTE UND ELASTE, emblème triomphant de l’industrie pétrochimique de l’Allemagne de l’Est, qui jure avec le ridicule « Obst und Gemüse » de la boutique placée juste derrière. La viscosité chimique et idéologique souligne cette omniprésence du pétrole et des produits dérivés (plastique, huile, etc.), jusque dans la bâche plastique enveloppant le corps de Siegfried, sur laquelle pisse l’or noir.

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Présence muette et hautement signifiante, le jeu de l’acteur (et assistant-scénographe) Patric Seibert bouscule la lecture littérale du livret en multipliant des angles alors même qu’on pensait tenir une certitude. L’allusion subliminale à la chute du mur se lit en quelques secondes dans ce drapeau rouge qu’on brandit… tandis qu’on se précipite goulûment sur une banane, symbole de la liberté retrouvée pour les « ossi ». Plus loin, cette allusion au Cuirassé Potemkine lorsqu’il laisse échapper un landau rempli de pommes de terre etc. L’utilisation de la caméra à l’épaule nous fait pénétrer au cœur de cette foule à la joie hilare et servile. Hagen dirige d’une main de fer cette célébration de la réunification ; on oublie le symbole pour s’intéresser aux véritables intentions sous-jacentes. La mort de Siegfried à coups de batte de baseball marque le point d’arrêt d’un parcours lamentable, au cours duquel le héros germanique oscille entre pulsion sexuelle et pourriture morale.

Capture d’écran 2015-08-31 à 12.56.51Le grain et le relief très contrasté de lui assurent un beau succès en Hagen. Excellent acteur, il sait imposer sur scène une autorité et une présence redoutablement efficace. parvient à faire oublier une relative baisse de régime dans le I, pour peindre une agonie de Siegfried absolument remarquable. Veule et impulsif, son personnage tranche de bien belle manière avec une , Brünnhilde de feu et de glace. Castorf l’imagine en caryatide incendiaire en robe lamée d’or, dardant ses aigus telle une furie. Pour sa troisième année de présence sur la Colline, elle affiche une endurance et une pâte vocale bien supérieure à ses dernières prestations. Toujours précautionneuse dans ses notes de passage, elle sait ne pas puiser trop loin dans ses réserves pour offrir des aigus étincelants dans l’immolation.

Très belle prestation d’, qui campe une Gutrune enfin débarrassée du peu d’intérêt que lui accorde le livret. Son personnage de victime parvient à émouvoir, particulièrement dans la crise de folie qui semble l’envahir quand elle découvre la machination dont elle était l’objet. Toujours irréprochable d’impact et de tenue, le Gunther d’ réalise une incarnation de tout premier plan. L’Alberich d’ trouve enfin dans sa dernière apparition l’engagement qu’il lui manquait jusqu’à présent. On se satisfait bon gré mal gré d’une projection assez courte, la qualité du timbre suppléant largement à ce défaut. La Waltraute de est supérieure à sa deuxième Norne, dont le registre trop grave l’expose dangereusement. Les Filles du Rhin trouvent un équilibre et une homogénéité qui séduit davantage que dans Rheingold  ; la nouvelle venue stabilise son vibrato en première Norne et campe une belle Floßhilde.

La direction de donne à cette Tétralogie des parfums d’éternité. La ductilité du geste aspire à un perpétuel mouvement vers l’avant. La battue épouse comme une seconde peau la matière narrative, sans jamais exagérer les effets ou jouer du volume comme cache-misère d’une absence d’idée. La « Marche funèbre de Siegfried » s’écoute les yeux fermés, pris dans un vertige sonore absolument inouï. Son Wagner est cristallin et éminemment théâtral, avec pour résultat une tension en parfaite cohérence avec les exigences du livret et les intentions d’une mise en scène génialement foisonnante. Marek Janowski lui succèdera pour l’édition 2016, avec certainement des options radicalement différentes – que l’on brûle de découvrir. Après trois années placées au plus haut de ce qu’une direction d’orchestre peut offrir dans un Ring, le défi est immense… l’enjeu passionnant.

Crédits photographiques : Enrico Nawrath

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