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À Lucerne, A Day for Pierre Boulez

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Festival de Lucerne en été. 23-VIII-2015

2015_LUCERNE_FESTIVAL_SOMMER_BOULEZ_HOMMAGE_CHIACHIRINI_LEROY_PIAprès Paris, Berlin, Londres, Amsterdam, Salzbourg… Lucerne et l’Académie du Festival, fondée en 2004 par et Michael Haefliger (actuel directeur du festival), fête les 90 ans du compositeur de Répons.

Cette journée d’anniversaire compte rien moins que onze concerts dont huit créations mondiales commandées pour l’occasion. Maître d’œuvre du « grand jour », est à la tête de l’Orchestre de l’Académie, encadrée comme chaque année par les solistes de l’.

L’hommage à est ponctué par trois concerts d’envergure, à 14 h et 17 h, dans le Luzerner Saal, et à 19 h 30 dans la salle des Concerts. Mais la manifestation investit bien d’autres lieux du KKL, qui font résonner la musique du Maître: de l’esplanade somptueuse, en bordure du lac des Quatre Cantons, dès 13 h 30, où l’on diffuse sur haut-parleurs Dialogue de l’ombre double (pour clarinette et électronique), au Musée d’Art attenant, où (assistant de ) dirige Messagesquisse, dans sa version originale pour 7 violoncelles et dans une transcription pour 7 altistes. Autant de situations de jeu pour les étudiants de l’Académie. A 16 h, dans la salle des Terrasses du cinquième étage, on les retrouve en formation de quatuor pour donner, en relais avec le , célèbre phalange américaine (cf. notre chronique), la Suite lyrique d’ et le Livre pour quatuor de Pierre Boulez (1948/49). C’est l’une des partitions les plus complexes du jeune Boulez, qui a été révisée en 2012 par le compositeur en termes de tempi et de flexibilité du discours.

Rituel in memoriam Maderna

Le Luzerner Saal est bondé à 14 h pour le premier concert dirigé par Matthias Pintscher. En ouverture, deux créations mondiales, commandes du Festival: celle de Pintscher lui-même, Now I, pour piano solo, magnifiquement enlevée par ; et celle du Londonien , Open to infinity : a grain of Sand pour ensemble – l’EIC en grande forme! -, un triptyque tout en contrastes sollicitant une écriture instrumentale très colorée, entre temps suspendu et mouvement pulsé.

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Musiciens de l’Académie et solistes de l’EIC se répartissent ensuite en huit groupes spatialisés pour l’exécution de Rituel, in Memoriam Maderna de Pierre Boulez, écrit en 1974/75 et révisé en 1987. « Sorte de versets et répons pour une cérémonie imaginaire » sous-titre le compositeur, qui rend ici un dernier hommage à l’un des musiciens, compositeur et chef d’orchestre comme lui, qu’il estime le plus. Sur la base d’un matériau très restreint et d’un principe répétitif doublé de scansions litaniques d’un impact immédiat sur l’auditeur, Boulez pense en termes de résonance, de densités et de mouvement du son dans l’espace, convoquant un pupitre de percussions pléthorique où tabla, mokubios, cloches à vache ainsi que 7 gongs et 7 tam-tam participent de la séduction sonore. La simplicité monumentale et la plénitude de certaines séquences évoquent par moment Et exspecto resurrectionem mortuorum d’ (que Boulez a dirigé en 1966). La version généreuse, investie et puissante de Matthias Pintscher ne manque pas de nous émouvoir profondément.

Sur incises

Dans la même salle, à 17 h, deux autres commandes du Festival précèdent l’exécution de Sur Incises (1996) de Pierre Boulez, autre chef-d’œuvre, nourri cette fois de la pensée électronique de Répons.

Invitant sur scène deux pianistes, étudiants de l’Académie, Andrew Zhou et Hazel Beh, le concert débute par la création pour deux pianos et électronique Re-Structures de (1953). Compositeur New-Yorkais, pionnier des techniques électroniques, il est appelé par Boulez à l’ dès 1978. Il est cette année compositeur en résidence au Festival de Lucerne. Paraphrase quasi lisztienne des Structures pour deux pianos de Boulez, cette œuvre un rien bavarde déploie une virtuosité très démonstrative, réclamant une énergie hors norme des deux vaillants interprètes. Quid de la partie électronique? Très/trop discrète, elle fait de timides apparitions, sans véritablement nous convaincre de sa nécessaire présence.

rend à son tour hommage au maître et ami avec à plume éperdue, une pièce aussi tendue que concise pour soprano, flûte alto, cor anglais et violoncelle. Le compositeur suisse a choisi un poème de Philippe Jaccottet, Strophe, qu’il prolonge de deux paraphrases littéraires écrites de sa main, sorte de « lexique boulézien » dont il fait son miel. Les trois instruments – solistes de l’EIC – confèrent une sorte d’aura sonore à la voix solaire de . Traitée avec la même exigence que la partie instrumentale, la ligne vocale emprunte une trajectoire escarpée et fantasque à l’aune du texte de Holliger.

Sur Incises (35′) de Pierre Boulez, une œuvre écrite à partir des quatre minutes d’Incises (1994/95) – pièce pour piano destinée à un concours – est un coup de génie. Comme l’idée des quatre pianos et percussions retenue par Stravinsky pour les Noces. Ici aux cordes frappées (3 pianos) et pincées (3 harpes) s’agrège une percussion résonnante (3 percussionnistes) qui prolonge, amplifie voire distord les sonorités, avec les steel-drums notamment. La pensée électronique de Répons est ici à l’œuvre dans l’écriture instrumentale. C’est ainsi que Matthias Pintscher nous fait entendre Sur Incises, servie à la perfection par les interprètes de l’EIC, qui ont mis l’œuvre à leur répertoire et en restituent l’enveloppe sonore et toutes ses subtilités avec un panache et une énergie galvanisants.

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Notations

Six œuvres, quatre créations mondiales et trois chefs ! ainsi s’annonce la soirée donnée par l’Orchestre de l’Académie dans la salle des Concerts du KKL, dont la qualité acoustique ne laisse de surprendre.

Les partitions du Canadien (1984) et du Polonais (1990), dirigées respectivement par et en première mondiale, sont nées dans le cadre des Roche Young Commissions qui les ont primées. fait flamboyer les couleurs orchestrales dès les premières pages de Crimson (Pourpre) de Sami Moussa. La maîtrise de l’orchestre dont fait preuve le jeune compositeur impressionne et séduit, dans les textures plus transparentes qu’il fait naître progressivement, avant d’investir les registres graves, dans un cheminement narratif qui maintient continuellement la tension de l’écoute.

De plus grande envergure, Pensées étranglées de laisse deviner une dramaturgie sous-jacente à travers l’expressivité des cordes et la présence récurrente des trompette et clarinette basse intervenant en solistes. Si la partition n’évite pas quelques longueurs, l’écriture orchestrale très fouillée et le raffinement des textures témoignent d’une grande sensibilité.

(présent dans la salle) et György Kurtag rendent à leur tour hommage à Pierre Boulez à travers deux courtes pièces, commandes du Festival, et dirigées cette fois par Matthias Pintscher. Austère et sombre, Petite musique solennelle de Kurtag est une sorte de choral varié qui privilégie les vents mais n’en convoque pas moins cymbalum et accordéon. Plus étrange encore, Gruss-Wort (Pensée amicale) de Rihm multiplie les impacts violents sur la trame polyphonique des cordes, dans un contexte instable qui entretient le mystère…

Dans la seconde partie, tous les étudiants de l’Académie portent un tee-shirt à l’effigie de Boulez ! Sauf Matthias Pintscher, fort heureusement, revenant diriger l’une de ses œuvres, Osiris. Somptueuse, la pièce est inspirée par la sculpture éponyme du plasticien allemand Joseph Beuys. Tous les ressorts d’une orchestration raffinée, suggestive et inventive sont mis à l’œuvre dans une partition d’une grande séduction, que Pierre Boulez a créée à Chicago en 2008.

Ce n’est que très tard dans la soirée que sonnent enfin les Notations pour orchestre de Boulez, dûment préparées par l’Orchestre de l’Académie sous la conduite fluide de Matthias Pintscher. Commande de l’Orchestre de Paris, les quatre premières sont créées en 1980 (révisées en 1984). La septième voit le jour en 1997. Le projet d’orchestrer les 12 pièces pour piano (1948) reste donc inabouti. Matthias Pintscher respecte l’ordre recommandé par le compositeur – 1,7,4,3,2 – en introduisant chacune d’elle par la version pianistique originelle, jouée ce soir par Andrew Zhou. S’éclaire alors d’autant mieux le procédé boulézien de prolifération du matériau, ces « études » pour orchestre amplifiant, agrandissant voire recouvrant totalement le modèle initial. Dans chacune des Notations, de caractère contrasté et de durée variable, la splendeur orchestrale le dispute à la maîtrise formelle. La seconde, Strident, qui tient lieu de finale, est la page la plus brillante jamais écrite par le compositeur, sorte de batucada boulézienne frénétique qui est bien évidemment, et rituellement, bissée!

Crédits photographiques:  Matthias Pintscher ; ; Julien Leroy | (Roche Young Commissions 2015) © Peter Fischli, Lucerne Festival

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